L’autre jour, je discutais avec LK Imany sur les incompréhensions auxquelles on faisait face quand on proposait des histoires futuristes racontées via nos points de vue : quand on propose des fictions dépeignant des personnages qui profitent tranquillement de leurs vies dans une société où les discriminations et les oppressions systémiques sont abolies, on fait parfois face à “mais en quoi c’est futuriste ?”. C’est là tout l’enjeu de rappeler qu’un imaginaire futuriste est toujours situé, et que ce qui est considéré comme mainstream s’appuie souvent sur une vision et une esthétique occidentale et dominante.
L’afrofuturisme a notamment permis de rendre visible cette conversation en France, rappelant ainsi qu’une question se pose : de quels futurs parlons-nous exactement ? Pour quel collectif ? Si ces nuances sont déjà traités dans les sphères de passionné.e.s, j’avais envie de creuser les esthétiques que je connaissais peu et qui serait un formidable terreau pour d’autres imaginaires décoloniaux.
Par imaginaire décolonial, j’entends surtout un imaginaire qui ne répond pas à l’Occident, ni qui le critiquerait ou reproduirait son imaginaire colonial, mais bien un imaginaire où l’Occident ne serait pas un sujet – ce que fait déjà la futurisme africain, par exemple.
C’est avec cet angle que je souhaitais découvrir comment certaines esthétiques futuristes pourraient servir de pistes.
Ainsi, je commence avec le Solarpunk !
C’est quoi le SolarPunk ?
Sur le site Horizons Solarpunk, on trouve la définition suivante :
“Le solarpunk est un mouvement artistique, scientifique et politique gravitant autour d’une idée commune : imaginer, inventer et organiser des futurs alternatifs positifs pour l’humanité.
Le solarpunk est à l’origine un genre faisant partie de la famille des littératures de l’imaginaire (SFFF). Il se concentre principalement sur les énergies renouvelables, la vie en harmonie avec la nature et l’avenir positif qu’elles permettent d’envisager. Le solarpunk met également l’accent sur les produits artisanaux (par opposition aux produits de masse) et sur la communauté. Le « punk » dans solarpunk vient de la nature anti-autoritaire et anti-capitaliste du genre, ainsi que de l’importance apportée à la communauté et aux politiques préfiguratives.
La façon d’envisager le futur du solarpunk n’est pas nihiliste comme le cyberpunk et il évite les tendances potentiellement quasi-réactionnaires du steampunk : il s’agit d’ingéniosité, de générosité, d’indépendance et de communauté. Au fond, le solarpunk est une vision d’un avenir qui incarne le meilleur de ce que l’humanité peut réaliser : un monde d’après-pénurie, post-hiérarchique, post-capitaliste où l’humanité se considère comme faisant partie de la nature et où l’énergie propre remplace les combustibles fossiles.”
Source
Comme le souligne Horizons Solarpunk, c‘est une définition partielle et mouvante, car il faut savoir que c‘est un mouvement assez jeune ! Qui n‘a que vingt ans, ish. Il est donc encore difficile de trouver des références littéraires – si vous en avez, d‘ailleurs, dites-moi tout en commentaire. Raison de plus pour l’investir, donc !
Dans l‘article “Le Solarpunk, une cure de soleil contre la fin du monde“ du site Arte.fr, on a également un aperçu du type d‘oeuvres littéraires proposées dans ce genre :
“Pour trouver le premier recueil officiel de nouvelles Solarpunk, il faut aller chiner du côté du Brésil : en 2012 l’éditeur de SF et de Fantasy « Editora Draco » publie l’ouvrage Solarpunk: Histórias ecológicas e fantásticas em um mundo sustentável (« Solarpunk : histoires écologiques et fantastiques dans un monde durable »). Des récits d’anticipation qui roulent aux carburants biologiques boostés aux nanotechnologies, où l’on contrôle la puissance de la foudre et fait voler d’immenses navires spatiaux grâce au rayonnement solaire. Parmi les auteurs portugais et brésiliens, un certain nombre de journalistes scientifiques et d’ingénieurs accolent leurs plumes à celles des littéraires, donnant au projet un air de manifeste. À l’été 2017 sort en anglais l’anthologie Sunvault, stories of Solarpunk and Eco-speculation, qui consolide le genre : le Solarpunk est une anti-dystopie. Notre planète pourrait finir dans un état catastrophique, l’espèce humaine aurait trouvé le moyen de relever la tête et même d’abattre les barrières culturelles.”
Jusqu’ici, hyper intéressant ! Je trouve d’autant plus intéressant que ce type de productions vienne d’un pays comme le Brésil, quand on connaît l’histoire du pays, ses influences, la diversité des communautés qui le composent, son rapport à la nature compte tenu de la proximité avec l’Amazonie, et l’histoire de ses résistances. Evidemment, vous me connaissez, j’ai tout naturellement cherché de l’AfroSolarpunk !
Le Solarpunk, piste pour un imaginaire décolonial ?
Eh bien, laissez-moi vous dire qu‘il n‘y avait pas grand chose…
Parce que le mouvement est encore jeune, il existe encore peu de productions, la plupart étant en anglais. J’ai néanmoins trouvé ce super essai – court, et en anglais – “In Search of Afro-Solarpunk” où Rob Cameron met en dialogue l’Afrofuturisme et le Solarpunk à la suite d’une conférence : les similitudes, les différences, les cross-overs entre ces genres, le tout afin de déterminer ce qu‘est ou serait du AfroSolarPunk. Il revient notamment sur la fibre politique d’un imaginaire futuriste afro :
“Recadrer le futur (nous y serons), le présent (nous sommes déjà là) et le passé (nous sommes ici depuis avant le Mayflower) est un acte nécessaire de rébellion et de révisionnisme historique qui peut balayer les formations discursives soutenant la mythologie blanchie/whitewashé de l’histoire mondiale et faire place à la transformation (Nelson, 2002).
L’afrofuturisme est un moyen de se connecter à un passé vivant et utilisable, contrairement aux tentatives futuristes de rupture rapide et violente : « La distillation de l’expérience diasporique africaine, enracinée dans le passé mais non alourdie par lui, contiguë mais continuellement transformée » (Nelson , 2002).
Recréer et redécouvrir des systèmes de connaissances sont un acte de découverte curatif. Les symboles issus de ces histoires cachées, de l’expérience autochtone et de la mémoire autochtone élargissent le répertoire d’éléments fantastiques. C’est une façon pour les histoires basées sur les concepts afrofuturistes d’illustrer des visions de justice sociale (Womack, 2013).
Enfin, Cameron rappelle une définition plus global du Solarpunk :
“Voici le solarpunk tel que capturé dans les mots des créatifs. L’accent varie, mais il existe des modèles : optimisme, durabilité, justice sociale, antiracisme. Cela n’a pas beaucoup changé depuis l’invention du terme vers 2008. Les communautés digitales solarpunk sur Medium, Tumblr, Twitter, Facebook et d’autres s’accordent et élaborent ces points d’orthodoxie à travers des conversations autour des articles qu’elles publient et de l’art qu’elles partagent.”
Et je trouve trèèèèès intéressant que dans les quelques retranscriptions ou articles français sur le sujet, il soit plutôt mentionné une idée d‘une ère post-raciale, plutôt qu‘un imaginaire avec une justice s et la. Quelle différence ça fait, me direz-vous ? La différence, c‘est que parler de justice sociale induit une pratique. On atterrit pas magiquement dans un monde parfait, c‘est un travail communautaire dans le temps long, qui prend en compte les individualités et la complexité de leurs interactions. En d’autres termes, concevoir un imaginaire futuriste de la relation est plus optimiste et inclusif, qu’un imaginaire post-racial sans fondements. Je me méfie aussi de ce type de raccourcis, car il s’appuie souvent sur une lecture assimilationniste d’un futur : penser que “le monde serait parfait s’il n’y avait plus de différences” est une vision simpliste et biaisée. Le problème n’est pas que les gens soient différents, mais bien que leurs différences soient instrumentalisées à des fins de domination. Je ne rêve pas d’un futur où nous sommes identiques, mais d’un futur où nous sommes tous respectés.
Quoi qu’il en soit, je continue de faire des recherches sur le sujet, je trouve qu’il est passionnant à creuser. Affaire à suivre donc !

ça m’a beaucoup beaucoup fait penser à Sun Ra…
um abraço