Aya, Theodora, Yseult, de l’art de libérer l’imaginaire

La fois où Aya Nakamaru a expliqué avoir choisi son nom par rapport au monde du manga, la fois où Yseult a expliqué qu’elle voulait tester un autre genre musical pour son nouvel album, la fois où @theodorabosslady a dédié sa récompense aux filles noires un peu bizarres, etc… Tant de fois, leurs simples partages de leurs univers et approches artistiques ont suscité des critiques virulentes, juste parce qu’elles déjouaient les cases étriquées auxquelles l’imaginaire français les assignait. J’ai vu beaucoup d’articles passés sur la misogynoir qu’elles subissaient, mais très peu sur les mécaniques de celle-ci et la raison pour laquelle ces attaques se durcissaient, et ce qu’elles visaient. Car les mécanismes d’effacement ne sont pas propres au passé, elles se jouent et muent constamment, même quand on pense qu’il ne s’agit que d’un énième buzz.

Je ne vais pas citer l’article misogynoiriste qui m’a poussé à pondre ce texte, parce qu’on ne fait pas de pub gratuite ici, mais il y a les stories de @cmurhula (et aussi celles sur le rôle nécessaire des journalistes noires et la manière dont elles sont relayées de plus en plus à la marge des médias).

La forme plus longue arrivera…. Hum, peut être dans 3 ans 💀

Si vous saviez comme j’ai la flemme de faire ce post.

Mais j’ai repensé à l’élève de 4e, une jeune fille noire, que j’ai rencontrée en classe, il y a quelques jours. Elle m’a demandé “Madame, est-ce que vous avez écrit une BD sur des filles noires et la mode ? Ou est-ce que vous en connaissez ?” Je n’en avais pas, alors j’ai demandé à d’autres femmes noires si elles en connaissaient, et nous n’avons pas trouvé – pour le moment ? Le fait est qu’il est plus facile pour cette élève de tomber sur des contenus misogynoiristes que de trouver ce type de bouquin. Car c’est la haine envers les femmes noires visibles dans que l’espace médiatique sait faire de mieux

Mais j’ai repensé à l’élève de 4e, une jeune fille noire, que j’ai rencontrée en classe, il y a quelques jours. Elle m’a demandé “Madame, est-ce que vous avez écrit une BD sur des filles noires et la mode ? Ou est-ce que vous en connaissez ?” Je n’en avais pas, alors j’ai demandé à d’autres femmes noires si elles en connaissaient, et  nous n’avons pas trouvé – pour le moment ? Le fait est qu’il est plus facile pour cette élève de tomber sur des contenus misogynoiristes que de trouver ce type de bouquin. Car c’est ce que la haine envers les femmes noires visibles dans l’espace médiatique sait faire de mieux.

Ce post n’est pas là pour expliquer ou analyser la misogynoir et son impact matériel, mais plutôt pour contrer une incapacité culturelle dans ce pays à laisser les artistes noires

créer, même quand il ne les comprend pas.

Car c’est bien de ça qu’il s’agit.

Leurs détracteurs pourraient simplement ne pas aimer, pour une question de goût, ce qu’elles proposent et passer leur chemin. Mais ça ne s’arrête jamais là. C’est un énième article sur Theodora qui me l’a rappelé : il y a un désir de contrôle normatif sur les artistes noires et l’art qu’elles proposent, surtout quand elles ne cherchent pas à se conformer :

1) aux attentes de leur industrie

2) à une validation globale.

Ce désir de contrôle sur l’art des femmes noires, et notamment le récit de celui-ci est bien sûr un héritage colonial, qui ne se limite pas à imposer des attentes élitistes, racistes et misogynes, mais bien à avoir un mot à dire sur la place que devrait avoir leur art, voire même la filiation de celui-ci.

Un exemple ?

Quand Aya Nakamura a été reconnue comme étant l’artiste française la plus écoutée à l’étranger, les comparaisons avec Edith Piaf ont débuté, et surtout les critiques. Celles-ci n’étaient pas uniquement soulevé par l’extrême-droite, elles marinaient dans un constat plus large : on ne s’attendait pas à ce qu’un profil comme A.N. incarne la France sur la scène internationale. Ça allait à l’encontre d’un imaginaire collectif situé et criblé de repères coloniaux, car, en demi-teinte, on nous a expliqué qu’elle n’était pas censé avoir cette place-là.

Ici, je parle de trois chanteuses, mais comme je le disais, cela ne se limite pas à une seule industrie artistique. En littérature, un exemple que je trouve parlant est la filiation littéraire attribuée à Toni Morrison vs celle dont elle se réclame : par Morrison a fait son mémoire sur William Faulkner (un des pères de la littérature américaine, mais non moins raciste et misogyne), on trouve de nombreux artistes la présentant volontiers comme héritière de celui-ci, quand Morrison s’est toujours réclamée :

1) d’une tradition orale propre aux communautés afro-américaines et aux légendes d’esclaves,

2) d’une reconnaissance littéraire envers Chinua Achebe et plusieurs auteurs africains et caribéens pour lui avoir permis d’appréhender des techniques de narration débarrassées du regard blanc.

Morrison elle-même évoquait sa relation compliquée et nuancée avec Faulkner, du fait de l’avoir étudié dans les années 50, en pleine ségrégation raciale, donc.

“Je ne suis pas comme James Joyce ; je ne suis pas comme Thomas Hardy ; je ne suis pas comme Faulkner. Je ne leur ressemble pas en ce sens. Je n’ai pas d’objections à être comparée à des écrivains aussi extraordinairement doués et faciles, mais cela me laisse un peu perplexe quand je sais que mon effort vise à ressembler à quelque chose qui n’a probablement été pleinement exprimé que dans la musique, ou dans une autre forme de culture qui survit presque isolément parce que la communauté parvient à la préserver. Parfois, je peux refléter quelque chose de ce genre dans mes romans. Écrire des romans est une façon d’appréhender cela — ce quelque chose.”

Toni Morrison, Conversations with Toni Morrison (Literary Conversations) par Danille Taylor-Guthrie,P.124

Ces différents exemples démontrent non seulement l’assignation des femmes noires et de leur art à une place, telle que conçue et pensée par une imaginaire dominant, mais aussi les efforts déployés pour les absorber ou les réécrire, afin de contrer l’imaginaire qu’elles produisent.

Toni Cade Bambara en parlait dans une interview[1] : “La guerre se livre aussi autour de la vérité. Quelle est la vérité sur la nature humaine, sur le potentiel humain ? Ma responsabilité envers moi-même, mes voisins, ma famille et l’humanité entière est de m’efforcer de dire la vérité. Et ce n’est pas chose facile. Il existe si peu de traditions qui prônent la vérité dans cette société où le mythe de la civilisation occidentale a conquis le cœur de tant de personnes. On nous a rarement encouragés et outillés pour comprendre que la vérité est efficace, qu’elle libère l’esprit et qu’elle est source de joie.”

La vérité, donc, suppose de fêler un imaginaire occidental excluant qui se recroqueville sur lui, pour admettre tout ce qui existe, y compris à la marge. Et l’art des femmes noires est aussi un art de vérité.

On pourrait parler bien sûr de l’hégémonie et de cultures de la marge, etc, mais j’essaie de faire très simple ici, car Insta ne permet pas de poster des thèses – et aussi, parce que ce post paraîtra dans une forme plus longue et plus détaillée, promis.

Ce que je veux souligner ici, c’est que la misogynoir, comme toute domination, est aussi un processus de destruction d’imaginaires des femmes noires, surtout quand elles sont en marge. Parce que leur liberté créative, en plus d’avoir le droit d’exister, est transformatrice.

Alors, si tu es une adelphe noire et que tu lis ces lignes : nous allons bien, la misogynoir déversée est à la hauteur de la menace qu’on représente à leurs yeux, parce que nos imaginaires ne sont pas seulement beaux ou nôtres, ils révolutionnent le monde.

SOURCES

  • Toni Morrison, Conversations with Toni Morrison (Literary Conversations) par Danille Taylor-Guthrie, P.124
  • Toni Cade Bambara : 1983, interviewée par Claudia Tate. Réponse à la question : « Qu’est-ce qui détermine votre responsabilité envers vous-même et envers votre public ? »
  • “the role of the artist is to load the gun.”, Ismatu Gwendolyn, https://www.threadings.io/the-role-of-the-artist-is-to-load/

[1] Toni Cade Bambara : 1983, interviewée par Claudia Tate. Réponse à la question : « Qu’est-ce qui détermine votre responsabilité envers vous-même et envers votre public ? »

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