Tant que je serai noire, le podcast sur le non-désir d’enfant des femmes afro

Il y a quelques mois, j’ai eu le plaisir d’être invitée par le podcast Tant que je serai noire, qui s’intéresse au désir ou non-désir de maternité des femmes noires. Tsippora m’a interviewé à l’occasion de la sortie de mon livre Chemin de Jada, et m’a donné envie de découvrir son travail ! J’ai donc décidé de l’interviewer pour le blog et de vous faire découvrir ce podcast pas comme les autres ! Du scandale du protocole ethnique au syndrome méditerranéen, en passant par les déclarations racistes sur “les ventres de femmes africaines“, comment parler du désir ou non-désir de maternité des femmes noires, quand on évolue dans un pays occidental qui historiquement l’a toujours jugé, scruté, évalué ou encore marchandé ? Y a-t-il un espace neutre pour en parler et formuler un choix, émancipé des conventions et des attentes du blantriarcat ? C’est ce que Tsippora tente d’explorer à travers son podcast.

Logo du podcast Tant que je serai noire, par Hina Hundt
  • Qu’est ce qui t’a poussé à créer un podcast sur le non désir d’enfants du point de vue des femmes noires ?

Ce podcast est né de l’histoire de ma vie. J’ai toujours eu un non-désir d’enfants et ce depuis mes 15 ans je pense. 

J’ai commencé à le dire ouvertement à mes parents, en particulier à ma maman, vers mes 18 ans. Cependant, elle le prenait sur le ton de la rigolade et répondait ‘mais non, il ne faut pas dire ça. Il faut faire des enfants, même 1 ça suffit.’ Cependant, elle ne m’a jamais expliqué pourquoi il était si important d’en avoir.

Par la suite, j’en ai parlé à mon père qui m’a avoué son regret d’être père et paradoxalement de son amour pour nous ces enfants. Il m’a alors fait comprendre qu’il comprenait mon non désir de maternité et surtout qu’étant sa fille, née en France, ayant fait des études j’avais cette ‘chance’ de choisir et que je devais donc m’écouter.

Du coup, je réalisais que la première personne m’avouant son regret de parentalité était donc un homme et non une femme. Puis que la première personne à m’appuyer dans ce choix était un homme. J’étais à la fois contente que mon père me soutienne mais triste que ce ne soit pas ma mère qui comprenne cette décision.

Je me suis toujours demandée pourquoi il était plus facile pour mon père d’accepter ce choix. Est-ce lié au patriarcat ? Un homme approuvait ma décision de ne pas être mère et ma mère pensait qu’être mère était une fin en soi,étrange.

Autre élément qui m’a poussé à créer ce podcast : je n’ai jamais rencontré de femme Noire ayant un non désir de maternité ou un regret d’être mère. Tous les récits que je trouvais venaient des Etats-Unis.

J’ai alors appelé le Dr Kimya N. Dennis, une sorte de Fiona Schmidt Outre Atlantique, professeure d’université qui parle ouvertement de son non-désir de maternité. Elle a eu la gentillesse de me parler de son histoire en tant que Childfree Noire aux Etats-Unis.
En l’écoutant, je me suis retrouvée dans son récit à plusieurs moment et cela m’a fait du bien. Je me suis alors dit qu’il serait intéressant de proposer la même chose en France. Créer une plateforme dans laquelle des femmes pourraient parler de leur rapport à la maternité de manière intimiste et bienveillante.

Au début, je souhaitais uniquement interviewer des femmes Noires childfree afin de comprendre pourquoi elles l’étaient devenues. Puis en faisant des recherches, je me suis dit qu’il était intéressant de questionner de manière plus générale le désir et non désir de maternité des femmes Noires.

  • Quel est l’objectif de ton podcast ? Aimerais-tu que tes auditeurs ou auditrice en retirent quelque chose en particulier ?

Comme l’explique très bien Anne Hugon dans son article : “la production sur l’histoire de la maternité en Afrique souffre d’un puissant paradoxe : on y distingue très peu d’études systématiques, alors même que tout le monde s’accorde à dire que la maternité est un passage obligé (et consenti) pour les Africaines.

La place des femmes dans leur société est largement déterminée par leur fécondité ; que plus elles ont d’enfants, mieux elles sont considérées ; que d’ailleurs la stérilité entraîne, sur des modes divers, une mise au banc de la communauté (accusations ou soupçons de sorcellerie ; divorces à la seule initiative du mari, tenant de la pure et simple répudiation).”

Cette injonction est elle vraie pour les femmes Noires en France ?C’est à cette problématique que j’essaye de répondre à travers le podcast. Comment ? Tout d’abord, en donnant la parole aux concernées : des femmes Noires afin de discuter de leur désir ou non désir de maternité. L’objectif est de leur donner la parole sur un sujet sur lequel nous ne les interrogeons pas souvent. J’espère apporter des éléments de réponses afin que chaque auditrice puisse embrasser sa vie avec ou sans enfant en toute sérénité. En effet, beaucoup de clichés sont assignés aux femmes Noires.

Pour celles qui sont mères, on pense souvent à la “Mama”. Tu l’expliques d’ailleurs très bien dans ta série d’articles sur le Care.

Puis d’un autre point de vue, au sein de nos communautés, ne pas avoir un enfant est impossible voir une malédiction.

Celles qui sont infertiles sont presque traitées comme des parias et les femmes qui ne veulent pas d’enfants par choix sont prise pour des folles égoïstes occidentalisées (je caricature mais parfois malheureusement j’ai pu l’entendre). 

Ensuite, je souhaiterais à terme faire un retour en arrière dans l’histoire, revenir aux sources afin d’en savoir plus sur l’histoire de la maternité des afro-descendantes. Notamment, grâce à des historiens, sociologues mais aussi nos mamans dont la parole est précieuse. Les articles, livres que j’ai pu lire sont souvent d’auteurs afro-américains. Des récits d’un point de vu afro-français manque énormément et c’est aussi ce que j’aimerais apporter.

Pour conclure, ce que j’aimerais que les auditrices et auditeurs retiennent est que la notion de maternité exige d’être repensée et les choix de chaque femme respectés.

  • Considères-tu ta démarche comme politique ?

Oui je pense que c’est une démarche politique 🙂

Je suis afro-féministe même si je ne suis assignée à aucun mouvement. Pour moi discuter de désir de maternité est un moyen de permettre aux femmes Noires de discuter librement d’un sujet qui les concerne et qui a longtemps été dicté par une société patriarcale et raciste.

De manière générale, nous femmes Noires sommes sujettes au racisme et au sexisme.

Comment maternité et patriarcat sont liés ?

Tout comme la sexualité la maternité des femmes Noires est un exemple de subordination des femmes.

Comme l’explique Nancy Chodorow dans The reproduction of mothering “La maternité des femmes est un élément central et déterminant de l’organisation sociale du genre et est impliquée dans la construction et reproduction de la domination masculine elle-même”.

Selon les humeurs des hommes à la tête de nos sociétés plusieurs scénarios se présentent mais il est rare que les femmes Noires y soient des actrices principales.

Par exemple, il existe une forte pression sociale qui s’exerce sur les femmes. Une pression les poussant à tomber enceintes dès lors qu’elles sont mariées.

C’est comme si sans enfant, une personne de sexe féminin n’était pas une femme mais encore une adolescente sans responsabilités. Son statut est alors lié au fait d’être une mère ou non.

Autre exemple, la politique de contrôle des naissances va parfois demander aux femmes de faire plus d’enfants notamment durant la colonisation en Afrique puis ensuite réduire le taux de natalité pour répondre aux critères de développement.

Un angle de réflexion depuis le point de vu de femmes racisées

Tant que je serai Noire c’est parler de problématiques universelles, qui touchent chaque femme. Cela comprend: le regret d’être mère, le non-désir de maternité, la grossesse, l’éducation des enfants.

Mais c’est surtout parler de problématiques propres aux femmes Noires telles qu’éduquer un enfant racisé, transmettre à un enfant Noir, parler de représentativité, violences obstétricales, infertilité et le poids que cela peut avoir au sein de nos communautés…

Dans tout ces cas de figures l’avis des femmes Noires est très peu demandé ou du moins l’introspection sur ce sujet n’est pas naturelle.

Enfin en donnant la parole aux femmes Noires je souhaite montrer des modèles de femmes inspirantes.

Parler de la maternité afin de briser certains tabous au sein même des communautés afro-descendantes.

Les femmes Noires doivent à la fois lutter contre le racisme institutionnalisé et les injonctions patriarcales

Les femmes que j’interviewe et moi même avons le luxe de réfléchir à ses questions. Mais qu’en est il de nos mères ? Des femmes qui viennent d’immigrer en France ? Ont elles le temps de se poser ces questions ? J’ai le privilège de me poser ses questions et souhaiterai à terme donner la parole à toutes les femmes Noires, toute classe sociale confondues.

Cette réflexion doit se faire dans toutes les strates de la communauté afro-descendante.

Libérer les femmes de ce carcan patriarcal est donc un enjeu qui permettra encore une fois chaque femmes de choisir de devenir mère ou rester sans enfants.

Pour aller plus loin :

  • L’épisode 8 du podcast “Les Maters” qui consacre une interview à Tsippora spécifiquement sur le non-désir des maternités ; une rencontre GOLD entre la créatrice Tant que je serai noire et Téclaire, la co-fondatrice des Maters, qui travaille également sur les maternités des femmes noires, (c’est pas beau, toutes ces sources françaises et francophones ?).
  • Le podcast Les Enfants du bruit et de l’odeur, une émission aussi bonne que son titre, sur le fait de grandir en tant que personne racisée, sur l’éducation et le rapport à l’école, entre autres !
  • Et enfin, l’essai de Diariatou Kebe, Maman noire et invisible, éditions La Boîte à Pandore, dont j’ai déjà parlé ici.

2 thoughts on “Tant que je serai noire, le podcast sur le non-désir d’enfant des femmes afro

  1. Je me retrouve entièrement dans ce courant de pensée. J’ai moi aussi le non-désir de maternité et n’arrive pas à le vivre pleinement ou à en parler ouvertement à ma famille/mes proches parce qu’ils s’indignent tous. Je subis la pression de ma famille, ma belle-famille et même de mes amis, qui ne comprennent pas pourquoi je n’ai toujours pas d’enfants alors que je suis mariée depuis 3 ans maintenant. Ne ratant pas une occasion de me rappeler que je ne suis plus très jeune (j’ai 36 ans) et que mon horloge biologique n’attend pas…C’est une situation très embarassante d’autant plus que mon conjoint souhaite vivement avoir des enfants…Je repousse l’échéance, mais je crois que je finirais par prendre sur moi et satisfaire les attentes de mon entourage en espérant fortement ne pas avoir à le regretter par la suite…
    En tout cas, merci pour cet article qui me réconforte et me montre que je ne suis pas “folle”/”sans coeur” de ressentir ce non-désir, alors que la société africaine prône la maternité comme l’accomplissement ultime de la femme. Comme quoi une femme peut avoir tout réussi dans sa vie (études, carrière, mariage) mais sans enfants elle ne vaut rien ! C’est triste.

    1. Vraiment, beaucoup de courage ! Je suis heureuse en tout cas que vous ayez pu trouver un peu de réconfort sur ce sujet, et je vous encourage à consulter les travaux de ces femmes ! 🙂

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