Brésil : quatre notions que j’ai apprises durant mon voyage

Hello tout le monde !

Si vous me suivez sur les réseaux sociaux, vous savez que je reviens d’une tournée de trois semaines au Brésil. Durant mon séjour, je me suis donc rendue à Curitiba, Rio de Janeiro, Sao Paulo, Porto Alegre, Niteroi et Salvador, pour différentes interventions telles que des ateliers scolaires, des tables-rondes, des conférences, et surtout le lancement de l’édition brésilien de Papillons noirs, j’ai nommé Com um milhao de borboletas negras, aux éditions Editora Nos.

Aux éditions Editora Nos

C’était vraiment un accomplissement personnel d’aller à la rencontre d’un lectorat brésilien, à la littérature si vaste et si riche sur la diaspora afro. J’ai rencontré de nombreuses artistes, autrices comme illustratrices, mais aussi des personnes qui m’ont marquées. Oh, et j’ai vu un concert de Liniker, donc c’est bon, je peux officiellement me dire Brasileira, haha. Bref, si le détail de mon voyage vous intéresse, j’ai fait une série de vlogs sur – presque – chaque ville visitée, et c’est un exploit que je n’ai pas abandonné en cours de route.

En attendant, j’ai appris des tas de choses qui me semblent peu connues dans la sphère afroféministe et française, et je me suis dit que ce serait intéressant de les noter ici.

“Doloridad”

La Congada

J’étais invitée à Curitiba, pour une table ronde avec Aline Mota, artiste brésilienne plasticienne, au musée Parana. Au cours de la conversation, Aline précise que la culture brésilienne est plus proche du Congo que du Nigéria, en témoigne la Congada… Mais quesako ? J’avais beau avoir lu de nombreuses sources sur la candomblé et l’umbanda, je n’avais jamais croisé ce terme. Heureusement, le musée Parana y consacre une exposition, et explique :

La Congada s’inscrit dans l’histoire de la colonisation portugaise en Afrique, notamment la domination et la christianisation des royaumes du Congo et de l’Angola et la période de l’esclavage au Brésil. Ici, le mélange de danses, d’interprétations et de chants pour louer les saints a été encouragé par les Jésuites à l’époque coloniale, comme moyen de convertir les Noirs au christianisme. La célébration était également utilisée pour apaiser les tensions entre maîtres et esclaves, en plus de servir à montrer le pouvoir des maîtres, qui finançaient la fête sous prétexte d’être payés par des promesses ou de la gratitude envers les saints. Malgré la participation de ces groupes, les Noirs étaient les protagonistes. Ce sont eux qui ont construit l’ensemble du spectacle et cet hommage était destiné à leurs saints. Congada était la possibilité de maintenir leurs identités, leurs cultures et leur foi. Sans vouloir couvrir une tradition de plus de 400 ans, nous rendons hommage [et maintenant nous nous souvenons de cet hommage !] à cette partie de la culture du Paraná qui a été niée à de nombreux moments en raison de la présence de noirs dans la construction du l’État n’a pas été pris en compte. Nous considérons qu’il est nécessaire et urgent de dissiper la fausse idée d’un Paraná construit uniquement sur des bases européennes, et de célébrer le fait que nous nous sommes constitués comme un État basé sur toute la multiplicité des personnes qui sont venues ici et qui sont ici.

https://www.sescpr.com.br/conteudo/congadas/

Je trouve ça très intéressant, car quand j’ai annoncé que je me rendais à Curitiba, beaucoup de Brésiliens – dont des personnes noires – s’en sont étonnés, me disant que c’était une ville majoritairement blanc et bourgeoise, assez intolérante. Beaucoup de villes de ce type ont vu une immigration allemande et italienne arrivées à l’abolition de l’esclavage au Brésil, et sont aujourd’hui perçues comme des villes où l’histoire noire est absente, et les afrodescendants, peu présents. Or, c’est souvent faux. Le travail du musée Parana participe ainsi la visibilité d’un héritage afrobrésilien, présent dans sa région.

Autre source, cette fois francophone : https://www.afrik.com/la-congada-afrobresilienne-celebre-les-us-et-les-coutumes-d-angola-et-du-congo

“Dororidad”, la douleur des femmes noires

C’est une activiste noire brésilienne qui m’a alpaguée à la fin d’une conférence, pour me demander si je connaissais ce terme. Je ne le connaissais pas, et il m’a fait le même effet qu’ “afroféminisme”, l’impression d’accueillir une spécificité particulière et de lui apposer un nom :

Le concept a été inventé par le professeur et écrivain Vilma Piedade, qui a écrit le livre « Sororité », publié en 2017. « La sororité ne semble pas être capable de faire face à notre noirceur. C’est à partir de cette perception que j’ai réfléchi dans une autre direction, dans un nouveau concept qui, bien que très nouveau, porte déjà un très vieux fardeau, connu des femmes : la douleur – mais, dans ce cas précis, la douleur qui ne peut être que ressenti en fonction de la couleur de la peau. Plus il y a de noir, plus il y a de racisme, plus il y a de douleur », dit Vilma dans le livre.

Source

Plus qu’une sororité noire axée sur la douleur, il est vu davantage comme une reconnaissance de l’autre dans les souffrances misogynoiristes qu’iel a vécu, et légitime ces expériences communes.

Le concept de douleur cherche à examiner comment les absences, le silence, les effacements et le racisme épistémique nous affectent. Quelles sont les implications du racisme ? De quelle couleur est cette douleur ? Cette douleur, elle est noire
Danila de Jesus
Pesquisadora da UFBA

Je trouve ce terme très intéressant, j’espérais seulement qu’il est son pendant en terme de joie politique. Car à mon sens, il y a une joie à se reconnaître, se trouver et se sentir moins seule, et cette reconnaissance naît aussi une communauté et une envie de lutter ensemble.

L’anthropophagie brésilienne

Lors d’une performance artistique à laquelle j’ai assisté, un artiste brésilien se revendiquait d’un mouvement artistique anthropophage… L’ami qui m’accompagnait m’a demandé si je connaissais l’anthropophagie dans ce contexte, et j’ai ainsi découvert le concept d’anthropophagie tel qu’il est employé au Brésil :

Dans ce contexte, le Brésil a été tenté par deux démarches opposées dans ses relations avec le monde : nier le monde ou s’y soumettre. L’anthropophagie subvertit cette dichotomie. Il ne s’agit plus de choisir entre le Brésil et le monde, mais de penser cette relation en d’autres rapports, en termes de déglutition. Oswald de Andrade développe cette idée dans son Manifeste anthropophagique[2][2]Oswald de Andrade, in P.F. de Queiroz-Siqueira, «un singulier… de 1928 – document clef du modernisme brésilien – en se basant sur le rituel des indiens Tupi de la côte. Lors de cette cérémonie cannibale, tous (sauf le tueur) devaient manger de leur ennemi, de leur contraire. La vie est perçue comme dévoration et il s’agit d’extraire des autres leurs forces et qualités. L’anthropophagie y est analysée comme une weltanschauung, un mode de penser et de se situer dans le monde. Une absorption-transformation c’est-à-dire une opération ayant pour fin de prendre ce qui intéresse chez autrui et de le travailler de manières singulières, notamment les idées (et le marxisme pour Oswald). L’échange – et non l’identité – est la valeur affirmée.

https://www.cairn.info/revue-multitudes-2010-3-page-146.htm

Ce concept a donné lieu à d’autres approches, notamment sur les Creative commons :

Quelle est l’actualité du mouvement anthropophagique oswaldien ? On la trouve par exemple dans les mouvements de critique de la propriété intellectuelle : « Les Creative Commons sont en train d’essayer de consacrer au niveau juridique le processus d’hybridation, l’anthropophagie, le pillage positif, le pillage comme instrument de création. Je suis en train d’essayer de faire en sorte que le pillage et le don puissent s’articuler ». Les implications politiques sont évidentes. En répondant à la question de savoir s’il préfère le pillage au don, l’anthropologue brésilien répond : « Nous devons devenir des Robin des Bois. Piller pour donner. L’idéal, c’est même de prendre aux riches pour donner aux pauvres. ( …) L’anthropophagie, qu’est-ce que c’est ? Prendre aux riches. Autrement dit, ‘nous allons prendre à l’Europe ce qui nous intéresse’. Soyons l’autre dans nos propres termes. Prendre l’avant-garde européenne, l’amener ici [au Brésil], et la donner aux masses. » Le métissage comme ligne de fuite et constitution de la liberté.

https://www.cairn.info/revue-multitudes-2008-4-page-41.htm

Je ne connaissais pas du tout cette notion, qui m’interroge notamment parce qu’elle s’éloigne d’une logique où le métissage comme un “idéal”, mais le complexifie. Néanmoins, je serais curieuse de savoir quelles critiques ont été faites à ce concept au Brésil. Est-ce qu’il permet d’adresser les rapports de domination entre les dites communautés ayant contribué à la population brésilienne d’aujourd’hui ? Est-ce qu’il comprend la reconnaissance des politiques coloniales oeuvrées par l’état brésilien contre les populations minorisées, encore effectives aujourd’hui ? Je pense notamment à l’immigration italienne et allemande, qui est mentionnée dans l’un des articles cité plus haut au même titre que les autres, alors que dans leurs cas précis, l’état brésilien a facilité financièrement leur installation afin de blanchir la population et maintenir une domination sur les populations noires, malgré l’abolution – c’est ce qui m’a été expliquée par des guides afrobrésiliens, lors de visites sur l’apport des afrodescendants à la culture brésilienne. Bref, plein de choses et de réflexions intéressantes à creuser.

Ecrivivencia ou Ecrit-vie

Bon, je sais, on ne peut pas tout connaître, mais je suis complètement passée à côté de ce terme ! Théorisée par l’autrice Conceicao Evaristo, heureusement traduite en français grâce aux travaux des éditions Anacaona, l’écrit-vie se définit comme suit :

Elle innove avec un style qu’elle appelle elle-même « escrevivência » (écrivivance ou écrit-vie, un néologisme qui évoque l’écriture mélangée à l’expérience ou l’écriture de la vie)

source

En savoir plus sur Conceicao Evaristo (et ici)

Et vous, connaissiez-vous ces notions ? 🙂

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