PRATIQUER LA COMMUNAUTÉ

Post publié initialement sur Instagram, dans le cadre de la série “Sortir de la sidération”.

“Ce n’est pas dur de travailler sur un projet qui se déroule durant la ségrégation raciale, particulièrement en ce moment ?” C’est la question qu’on m’a posé récemment, et quand j’ai commencé à rédiger mon manuscrit, c’était une de mes craintes. Mais en vérité, faire toutes ces recherches historiques m’ont surtout montré ce que notre génération ne fait pas contre les violences qu’elle subit.

Et ce qu’il nous reste à faire.

En 1951, un manifeste “Appel aux femmes noires” est publié dans la presse par les Sojourners for truth and justice, un groupe black feminist, communiste, internationaliste et en faveur du nationalisme noir*.

Le groupe comptait parmi ses membres : Louise Thompson Patterson,Shirley Graham Du Bois, Audley Moore, Eslanda Robeson, Mary Church Terrell, ou encore Charlotta Bass, entre autres. Toutes appelaient à une marche jusqu’au Capitol de Washington pour exiger que Rosa Lee Ingram et ses fils soient graciés. Ces derniers ont été condamnés à mort pour avoir tué un voisin blanc, après qu’il ait tenté de la violer.

Le manifeste “A call to Negro Women” ne se limitait pas à l’affaire de Rosa Lee ingram, il dénonçait également les oppressions systémiques subies matériellement, émotionnellement et légalement par les femmes noires, notamment avec l’enrolement des hommes noirs pour la guerre de Corée pour gonfler les rangs, alors que ces derniers demeuraient criminalisés dans leur propre pays.

132 femmes noires ont donc fait le voyage, parfois depuis les autres états, jusqu’au Capitol d Washington pour la marche du 1er Octobre 1951.

C’est peu ? Pas si l’on a connaissance du contexte dans lequel ces voyages ont eu lieu : la surveillance gouvernementale anti-communiste et ségrégationniste, la ségrégation raciale, les violences sexuelles, la précarité… 132 femmes, c’est donc énorme.

Et derrière ces femmes, il y a celles qui n’ont pas pu venir, et qui ont donc parfois mis l’argent de leurs loyers dans les cagnottes , afin de s’assurer qu’une des femmes de leur quartier fasse le voyage pour elles et partagent au Capitol de ce qu’elles enduraient. D’autres ont cuisiné aussi afin que les voyageuses ne manquent de rien durant le trajet, puisqu’il y avait peu de restaurants acceptant les Noirs. Et des chauffeurs de taxis ont également déposé gratuitement ces 132 femmes noirs au Capitol. Et tout ça, on le sait grâce à l’activiste, dramaturge et journaliste Lorraine Hansburry, qui les a suivi et soutenu durant la marche.

Ça, c’est la communauté.

Et nous ?

Et bien qu’on retrouve ces tissus solidaires dans certaines sphères militantes, je trouvais important de parler de “pratiquer”, soit cultiver une action afin qu’elle s’inscrive dans une habitude.

Avez-vous fait à manger pour quelqu’un dernièrement ? Dépanné ou réparé quelque chose ? Tenu compagnie ? Donner du temps à quelqu’un ou à une action ?

Se mobiliser sur des évènements forts et nécessaires est tout aussi essentiel, mais pratiquer la communauté dans son temps personnel assure aussi une solidarité qui ne soit pas uniquement calée sur un agenda ou sur les affinités.

Comment aider ?

  • Demander directement aux organisations et aux collectifs ce dont ils ont besoin : le plus souvent, ce ne sont pas les appels qui manquent (manifestations, sit-ins, etc), mais il y a des tâches comme l’administratif, la gestion des réseaux sociaux ou d’autrs activités qui peuvent soulager.
  • Regarder à l’échelle locale : dans vos quartiers ou votre ville, il y a forcément des associations ou des organisations qui cherchent des bénévoles. Mais ça peut aussi être aider des écoles en manque de fournitures ou de livres, donner des visites à l’hôpital… Toutes initiatives permettant de retisser et de solidifier un tissu communautaire sont cruciales.
  • Lier l’utile à l’agréable : les plats partagés, les book clubs ou clubs d’activités accessibles sont autant d’îlots communautaires qu’il est important de maintenir, sans non plus en faire la seule alternative aux organisations.
  • Poursuivre nos efforts de lutte : Le boycott, les cagnottes, les pétitions peuvent sembler redondants, et pourtant, elles font bouger considérablement les lignes. C’est juste que ce n’est pas sur Insta que vous allez l’apprendre, l’algorithme n’a aucun intérêt à vous dire que la lutte fonctionne. Tenez bon, donc et sortez de l’app.
  • Confronter l’inconfort: Sortir du numérique, de ses habitudes et de la facilité offerte par l’IA ou la proximité n’est pas facile, mais c’est le seul moyen de s’assurer qu’il y aura un après, un système D qui ne dépend pas des institutions ou grosses structures. Sortons de la féérie du village qui nous attendrait en cas d’urgence, et bâtissons-le.

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