Les femmes afrodescendantes dans SINNERS

C’est bon ? Tout le monde a vu Sinners ? Après avoir abordé la dimension politique, artistique et spirituelle de l’oeuvre… Peut-on parler de l’écriture des femmes afrodescendantes dans cette fiction ?

Avant toute chose, je trouve que SINNERS est un bon film, que c’est un bon bluckbuster, que c’est un bon film de genre, et que c’est un super support de conversations. Donc oui, allez le voir.

Maintenant, parmi ces conversations, faut parler à Ryan de l’écriture de ses personnages féminins.

Le film a clairement des atouts , à savoir la réécriture du Vampire noir comme figure de libération, propre à la littérature afro américaine fantastique, les hommages diasporiques qui sont rendues, la critique pointue sur “qui veut nos espaces et nos corps dans un monde raciste et ségrégationniste”, y a plusieurs couches très intéressantes et riches à creuser.

Bien sûr, le film est construit sur des archétypes du péché qui se dessinent subtilement : Smoke qui tient rageusement les comptes, Stack qui vit pour l’oisiveté, le musicien alcoolique, Mary qui au lieu d’être en deuil est dans un lieu de célébration et de vice, Annie qui prêche d’autres divinités que Dieu, etc.

Mais, on peut utiliser des archétypes sans céder à des facilités scénaristiques sexistes et coloristes, même dans un blockbuster ou un film de genre. Preuve en est, le traitement des persos masculins.

Mary est un ressort scénaristique

(Ça m’a fait beaucoup rire les convos sur l’actrice qui dit s’être beaucoup intéressée à ses origines grâce au film… tout en étant sioniste et mariée à un soutien de Trump).

Ni plus, ni moins :

  • elle sert l’intrigue sur la thématique de “la goutte noire”, de la proximité à la suprématie blanche, de la question de “faire communauté”
  • elle est le ressort qui fait entrer le vampirisme blanc
  • elle est le love interest hypersexualisé de Stack… mais fonctionne plus comme un archétype de la “la femme-tentation”

Et c’est tout. Elle n’a pas d’agentivité propre, elle sert un propos. À la limite, je dirais que c’est original de voir un personnage féminin clair de peau dans ce rôle de ressort, et on pourrait même dire que c’est assumé vu la trame de l’histoire : elle était l’outil dont le Remnick avait besoin pour “entrer”.

Mais n’aurait-on pas pu arriver au même résultat en faisant d’elle un vrai personnage ?

Pearline est un trope.

J’espère que Jayme Lawson a pris son chèque et vit sa meilleure vie.

J’ai pas vraiment les mots pour Pearline, car elle est construit comme un trope : par son statut de femme mariée et chanteuse de blues, elle incarne la pêcheresse infidèle qui, en plus de la musique, peut égarer Sammie et/ou faire de lui “un homme”. Et c’est tout. Elle a commencé à gagner en agentivité quand elle a pris les armes face aux vampires, action écourtée par son sort. Elle n’a pas d’agentivité mais ça n’est pas allé plus loin.

À noter que son interprétation très sexy d’une chanson de blues n’est pas ce que je critique, car c’est un fait historique que des chanteuses de blues se reappropier leur agentivité sur scène par des interprétations lascive et des évocations explicites du désir sexuel, pour défier les limites patriarcale qui les cantonnaient au rôle de mère et/ou de femme d’église, etc. Non, ce que je pointe, c’est que ses interactions sont uniquement définies à travers Sammy, comme objet d’intérêt et au moment où on avait l’occasion d’aller au-delà, bah…. Elle est morte.

Maintenant, parlons d’Annie….

Wunmi Mosaku dans mon coeur <3

Annie donc, femme noire foncée en personnage principale coche les cases : guérisseuse qui vit isolée, connaisseuse des pratiques ancestrales (avec le petit sous texte chrétien qui nous fait comprendre que “ça n’a pas suffit pour sauver son enfant”), maternante, pourvoyeuse au sein de la communauté (la cuisine, la médecine)… Qui est déjà “punie” au début du film. Oui, parce que ça veut dire qu’en plus d’avoir perdu son enfant, elle a été délaissée par Smoke durant de longues années et gérer ce deuil sans lui. Elle est aussi présentée comme pilier de la communauté en tant que guérisseuse, mais on n’a pas trop d’infos sur ce que lui apporte cette communauté (à part le moment où Smoke lui dit qu’elle pourra pas survivre avec les faux billets que lui donnent ses patients). Donc on aurait pu se dire que le retour de Smoke pouvait amorcer quelque chose, sachant qu’elle est le personnage féminin qui a le plus d’agentivité (elle tient tête aux jumeaux, elle a la “connaissance” et repère très vite les vampires, elle fournit les stratégies pour les repousser) et que son rôle est une juste représentation d’une réalité historique et politique (aka les femmes noires comme points de lien dans les communautés)… C’était vraiment bien parti, et À LA FIN, ON A QUOI ? 😭😭😭 Le trope de la femme darkskin heureuse DANS L’AU-DELÀ ?

Purée, y avait tellement de possibilités de proposer une autre issue, surtout avec cette représentation d’un couple noir, d’une femme foncée avec un homme plus clair qu’elle, d’une femme ronde désirée (même s’il y aurait beaucoup de choses à dire sur la scène de sexe aussi, mais vas-y, on gardera ça pour des projections entre nous, hehe). En fait, j’aurais adoré que cette représentation d’un personnage womanist (son intérêt pour la communauté, les savoir ancestraux, le lien, le soin, le soutien des hommes, etc) trouve un issue de bonheur qui aille au-delà du sacrifice, d’un véritable après avec Smoke. Car les happy ends en fiction avec des couples noirs ? Y en a si peu que c’aurait été révolutionnaire 😂 et ça n’aurait pas desservi le propos selon lequel Stack et Mary ont survécu.

Ryan, on y était presqueuuuuh !!!

En conclusion, le male gaze et le colorisme ont amené à un traitement embryonaire de personnages féminins afrodescendantes, qui méritaient mieux. Et parce qu’il est toujours temps de s’améliorer, j’espère que les productions et réalisations à venir, américaines ou non, cesseront de s’appuyer sur la facilité de biais et peut-être finiront par apprendre des analyses féministes noires sur le sujet.

6 thoughts on “Les femmes afrodescendantes dans SINNERS

  1. Très très intéressant ! J’aime énormément ton analyse, il y a pleins de choses que tu développes que je n’avais pas vu où pas comprises et je partage ton point de vue sur plusieurs choses.
    J’ai une question et une remarque, si je peux:
    Remarque :je n’ai quasiment pas de réfs dans les fictions fantastiques mais perso je suis très contente du personnage d’Anne, même sa fin, heureuse dans l’au delà avec son bébé, et son homme,
    Je la vois comme :1.meme si elle pratique des “arts occultes”, elle va au paradis 2. Ils sont tous morts ! 😅 ce sont tous des gens morts dès qu’ils sont mordus, donc Blancs, Noirs ou autres ils sont déjà ?plus eux mêmes, donc elle aussi.
    Question :la sex scene te dérange comment ? Moi je la trouve, un peu cheap, trop peu de sensualité, un quicky banal, j’ai pas compris le message…. Ils sont un couple en fait, ils ont le temps. C’est du bâclé, mais pour zéro raison.

    1. Hahaha, j’avoue que le constat “ils sont tous morts” permet de relativiser 😉 Ce n’est pas tant qu’Annie a une mauvaise fin, c’est juste qu’en terme de créativité t d’originalité, Coogler a vraiment bâclé les persos féminins, et ce n’est pas la première fois. C’est dommage, j’aurais préféré qu’il tente au moins quelque chose, quitte à se rater, plutôt que de rester dans un male gaze ordinaire… Ce qui nous amène à la sex scene,OUI, je suis totalement d’accord avec toi, ultra cheap, et là encore, montrer de la sensualité et/ou de la douceur, une vraie scène chorégraphié, c’aurait rendu plus crédible le message.

  2. Coucou ! J’avais une lecture complètement inversée de l’agentivité de Mary et Annie. On voit Mary faire des choix : elle fuit son mariage pour choisir d’être en communauté avec Stack, elle essaye de trouver de l’argent pour que la communauté continue de vivre (en prenant une très mauvaise décision !), même en vampire elle prend une décision qui est alignée avec ses intérêts à elle et pas à ceux du hive mind.

    A l’inverse, j’ai trouvé qu’Annie servait juste de véhicule à world building sans avancer l’histoire, on peut la remplacer par un livre sans que ça change beaucoup de choses au plot (le seul impact c’est la décision de Smoke de ne pas tuer Stack perd un peu en puissance émotionnelle). En exagérant un peu, on peut renommer Annie en personnification de “La Tradition” et Pearline en “La Musique” sans perdre beaucoup.

    1. Je trouve que la personnification s’applique aussi à Mary, du coup, avec le rôle de “La Pêcheresse/L’Infidèle”, À mes yeux, la fuite de son mariage (d’ailleurs, je ne me souviens pas si cette fuite est effective avant qu’elle retombe sur Stack ou si elle dit qu’elle y renoncerait s’il lui demandait ?) ou sa tentative de trouver de l’argent résultait davantage d’une envie d’être acceptée par la communauté, du fait d’être “quarteronne”, ce qui aveuglait un peu un vrai échange avec la communauté et ce dont elle avait besoin, et la dernière scène où elle surjoue les codes de la black culture à la fin dans le bar renforçait ça, je trouve. Du moins, je l’ai lu comme ça.

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