“Racialized emotions” : les émotions de tous sont-elles l’affaire de tous ?

Il y a quelques jours, je lisais un article du magazine NEON, intitulé “Sommes-nous trop sensibles ?”, et avec pour amorce “Notre société est-elle étouffée par l’émotion ?”, une approche visant à interroger les débats de l’espace public, du “on ne peut plus rien dire” à la fameuse “cancel culture”. Pour autant, si l’article interroge différents interlocuteurs pour questionner la place que prennent les émotions dans ces débats, j’avais l’impression qu’un détail important manquait : toutes les émotions ne sont pas logées à la même enseigne, particulièrement celles de personnes minorisées.

Quand des groupes minorisés s’organisent politiquement et s’expriment publiquement, on leur nie toute capacité de sens critique : les femmes musulmanes ne sauraient pas “ce qui est bon pour elles et doivent être sauvées”; les femmes noires engagées seraient “agressives et se victimiseraient”; de même pour les personnes queer dont les discriminations se sont historiquement appuyés sur une “pathologisation” de genres ou d’orientations sexuelles stigmatisés, ou encore chez les personnes ayant un handicap, dont il est attendu “qu’elles soient gentilles, reconnaissantes”, même dans leurs revendications.
Et la liste est encore longue…

Par conséquent, les groupes minorisés se retrouvent entre deux couperets : verbaliser leurs émotions face aux violences qu’ils subissent et les voir délégitimer par les dominants ; ne pas les verbaliser et s’appuyer sur des faits pour finalement être ramenés à une émotivité exagérée, leur niant tout sens critique et toute politisation.

Et parce que dans cette maison, on parle de ce qu’on connaît, je me suis évidemment penchée sur le cas des femmes noires, toi-même tu sais. Plus précisément, je me suis intéressée ce qui existait sur les émotions dans un contexte de domination. Pour le sociologue Edouardo Bonilla-Silva, il théorise la notion de “racialized emotions”, abrégée RE (“émotions racialisées”- ER) comme suit :

“Selon Green (2013: 961), ce sont «des émotions liées à la race que les gens ressentent lorsqu’ils s’engagent dans une interaction interraciale». Je suis d’accord avec l’essentiel de la définition de Green, mais j’ajoute que les ER ne doivent pas nécessairement être le produit d’interactions sociales. L’ER peut faire surface en regardant une photo, en lisant un journal, en regardant un film ou en entrant – ou même en pensant à – un endroit.”

Feeling Race: Theorizing the Racial Economy of Emotions – Eduardo Bonilla-Silva

Il ajoute également que cette notion inclut autant les sentiments (“expériences mentales des états du corps”) et les émotions (“états physiques découlant des réponses du corps à des stimuli”). L’article de Bonilla-Silva est long (et passionnant) mais ce qu’on peut retenir, c’est qu’il défend l’idée suivante : des groupes qui existent au sein de sociétés qui les racialisent, verront indubitablement des émotions se distinguer dans les interactions qu’ils ont : la peur inspirée par la vue d’un homme racisé qui marcherait dans une rue, existe parce que l’imaginaire dominant a dépeint une interaction avec celui-ci comme étant un danger, celui de l’agresseur; et la peur de ce même homme racisé d’être victime de violence policière parce qu’il est perçu comme un danger dans l’espace public.

Le racisme systémique conditionne ainsi ces émotions, par les rapports de pouvoir qu’il instaure dans leurs interactions.

Peut-on pour autant mettre sur le même plan ces peurs ?

Nope, car dans le premier cas, cette émotion est le produit d’un imaginaire raciste, et donc de la suprématie blanche, et permet de stigmatiser et de justifier la dangerosité supposée des hommes racisés, et dans le second cas, il s’agit d’une peur de la victime face à cette violence

Au-delà des émotions suscitées par la manière dont une personne minorisée est perçue dans une société normée, ces émotions racialisées peuvent avoir des incidences sur nos vies (le non-accès au logement, à l’emploi, ou encore la manière dont notre santé est pris en charge. Rappelons que le syndrome méditerranéen est fondé sur le fait de sous-estimer nos douleurs, et donc… nos émotions, encore une fois.)

Alors qu’existe-t-il pour réhabiliter nos émotions, loin d’un prisme qui les racialise ?

Souvent, les milieux militants sont parfois présentés comme des “lieux de retraite”, c’est-à-dire des espaces où les émotions des personnes stigmatisées peuvent être prises en charge et rendues légitimes quand la société refuse de le faire. La notion de safe space porte souvent cet idéal dans l’imaginaire qu’il suscite, mais son application se heurte très souvent au réel et à de nombreuses dérives (de plus en plus adressées par différents milieux politiques).

Dans son article “Militer : une activité safe ? Pour une critique politique de la notion d’espace safe“, la militante afroféministe Fania Noël explique que cet idéal repose sur une confusion fréquente entre militantisme et espace affinitaire, les fonctions de ces derniers.

“L’exemple le plus parlant et le plus répandu est celui des groupes dits informels affinitaires basés sur la politisation, légions sur internet (…) en réalité des règles implicites très fortes régissent ces groupes : le vocabulaire à utiliser, les personnes qui y sont le plus influentes, les antécédents que certaines personnes peuvent avoir avec d’autres, etc. Les interactions avec des individus partageant une même analyse peut laisser croire à une pratique radicale alors qu’il n’y en réalité aucune action de transformation de l’ordre social.”

“Militer : une activité safe ? Pour une critique politique de la notion d’espace safe”, Fania Noël

La chercheuse Sara Sarita Srivastava va plus loin, notamment dans son article “Tears, Fears and Careers: Anti-Racism and Emotion in Social Movement Organizations”, en surnommant cette dérive comme “la démarche “entre nous” :

“Le mode de discussion prédominant dans de nombreux organismes de mouvements sociaux, surtout ceux qui sont nés des évolutions féministes et collectivistes, privilégie la communication d’expériences et d’émotions personnelles. Je démontre que ce mode de discussion largement répandu que j’appelle la démarche « entre nous », produit aussi un espace très contrôlé pour l’expression et la suppression de connaissances et de sentiments sur le racisme. Tout particulièrement, les entrevues avec des féministes actives dans l’effort anti-raciste montrent que la démarche « entre nous»» dévie et personnalise souvent les tentatives de changement organisationnel. (…)”

Tears, Fears and Careers: Anti-Racism and Emotion in Social Movement Organizations, Sarita Srivastava

Ce que je remarque, c’est que l’évocation des émotions est souvent très orientée et vise souvent une silenciation : celle des initiatives et des paroles politiques des groupes minorisés, celles de “non-initiés” dans les milieux dit militants, et toujours dans un rapport de force (émotions minorisées/racialisées versus émotions majoritaires/normées). Il serait donc tant d’arrêter de mettre sur le même plan les émotions de tout le monde au nom d’un universalisme de façade, quand celles-ci ne reçoivent clairement pas la même considération et que certains sont susceptibles de mettre en danger d’autres…

Alors, peut-être qu’il ne s’agit pas de chercher à réhabiliter nos émotions aux yeux de la société, mais plus de créer des parenthèses, c’est-à-dire des moments précis pour s’y consacrer, et les explorer en nos termes, loin du regard extérieur. Peut-être, ouais…

Cet article a été rédigé pour mon compte Instagram, donc limité en terme de place, mais il y aura probablement une partie 2 sur le blog pour explorer les pistes d’une réflexion sur les émotions dans le cadre d’une lutte politique, notamment pour questionner la thèse de Bonilla-Silva et de Sarita Srivastava. Stay tuned !

Pour aller plus loin :

Merci à Rhizlaine pour son aide !

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