ALLEMAGNE – Black European Archives : restitution d’un workshop afropéen
En février dernier, j’ai eu la chance de me rendre à Hanover, en Allemagne, pour participer à un workshop de trois jours qui a rassemblé artistes, activistes et chercheurs afrodescendants européens, mais aussi d’Afrique et d’Amérique du Nord, sur les stratégies d’archives autour des expériences noires et européennes !
Nous avons adressé les dynamiques coloniales qui déterminent souvent les choix de conservations, la nécessité de pratiques indigènes et non-occidentales, le rapport à la perte et à la créativité, l’archive comme source contrainte, et tellement d’autres choses. Je vous mets un aperçu ici.
Dans le cadre d’une conférence sur les médialités, j’ai pu présenter le travail de recherches qu’ont nécessité NOS JOURS BRÛLÉS et ECRIRE AVANT L’AUBE- Toni Morrison (éditions EDITIONS ALBIN MICHEL) afin d’adresser les restrictions rencontrées quand l’accès favorise des archives coloniales et les conséquences du statu quo sur la fabrique d’un imaginaire collectif.
Quelques infos sur ce workshop international :
“L’atelier « Perspectives de recherche sur les archives noires européennes : matérialités, médialités et esthétique » a exploré les intersections entre les pratiques archivistiques et le champ en pleine expansion des études afro-européennes. Il a abordé des questions cruciales relatives à la documentation, à la diffusion et à la préservation des histoires des Noirs européens, ainsi qu’aux différentes manières d’appréhender ces archives depuis diverses positions sociales, à travers différents médias et diverses formes esthétiques. Réunissant une communauté interdisciplinaire et internationale de chercheurs, d’archivistes et d’acteurs culturels, il a favorisé le dialogue et la collaboration entre le monde universitaire, les institutions patrimoniales et le secteur des arts. À travers le prisme des matérialités, des médialités et de l’esthétique, les participants ont examiné de manière critique les archives noires européennes, leurs enjeux actuels et leurs perspectives d’avenir.”
Compte rendu
En attendant la communication et restitution des chercheuses portant ce projet, je voulais partager ici quelques questions qui ont animé nos échanges en participants afrodescendants européens :
- Qu’est-ce qui constitue une archive ? Selon quels critères ?
- Si l’on questionne l’archive en tant qu’objet, à quel moment cela devient une archive ?
- Qui fait archives ? Je soulignais que c’était aussi un enjeu de classe dans un contexte occidental que de se voir comme détenteur ou producteur d’archives. Aka est-ce que ton tonton qui cumule des objets dans son garage se voit comme archiviste ? Qui investit le projet archivistique quand il ne dépend pas des institutions ? Avec quelles intentions ? Quels moyens ?
Dans cette vidéo que je trouve très intéressante, cette question est résumée à la question du privilège culturel, mais il me semble important d’analyser que si la pratique archivistique fait privilège dans une culture occidental, ce n’est pas le cas partout. Le rapport au matériel, à la conservation et à ce qui fait archive est situé. C’est, à mon avis, une perception qui est polluée aussi par l’approche muséale occidentale, qui repose sur des logiques extractivistes et coloniales.
- Est-ce que cultiver une approche indigène et précoloniale de l’archive ne passe pas par accepter sa disparition et son retour à la terre ? Contribution de Jul Kroger, cofondatrice du projet en ligne The Living Archives.
Un projet incroyable dont je vous poste la description :
Qu’est-ce que « The Living Archives » ?
La plateforme « The Living Archives » s’articule autour de trois axes principaux :la documentation,
l’archivage et
la transmissionde savoirs intersectionnels issus des communautés BIPoC. Il s’agit également d’une plateforme d’apprentissage destinée à partager, enrichir et transmettre ces savoirs au sein de ces mêmes communautés.
L’objectif est de rassembler des contenus et des savoirs (parfois perdus ou effacés) générés dans des contextes BIPoC, afin de les rendre accessibles à ces communautés. Le site reflétera les discours et sujets d’actualité. Les références historiques à des récits et des savoirs (textes, histoire orale, images, etc.) y occuperont une place centrale, aux côtés de contenus connexes. Tout au long de l’année 2021, le site sera régulièrement enrichi de nouveaux contenus créés de manière collaborative, dans le cadre du travail de xart splitta.
Un « projet de savoirs de résistance »
xart splitta conçoit « The Living Archives » comme un « projet de savoirs de résistance » (Resistant Knowledge Project, selon Patricia Hill Collins). Dans ce cadre, l’archivage, la documentation et le partage de savoirs sont envisagés comme des actes décoloniaux. La notion d’archive y est redéfinie au regard de son contexte d’origine colonial et raciste, pour servir d’outil de « contre-récit ». Le site restera un projet en constante évolution ; nous nous réjouissons de collaborer avec un large éventail d’acteurs et d’actrices de nos communautés pour poursuivre son développement.
La question de la restitution
Lors de ces 2-3 jours, il y a eu une journée de tables-rondes, dont l’une dédiée à la conservation des archives par les institutions allemandes. L’une des pannellistes, une femme blanche, expliquait qu’elle gérait le fond d’archives d’un traducteur allemand connu pour avoir traduit les textes d’auteurs africains et afrodescendants durant les Indépendances. Cette collection privée contenait notamment ses correspondances avec Aimée Césaire et Léopold Senghor, pour ne citer qu’eux.
Au moment des questions, une participante noire travaillant aussi en musée a demandé comment ce fonds d’archives se positionnait par rapport à la restitution, notamment pour les lettres envoyés par Senghor ou Césaire, sachant que la collection étant privée, elle n’était accessible sur autorisation des ayant droits et ce, à des rares occasions. L’archiviste du panel expliqua que ces lettres ayant été envoyés au traducteur allemand, elles étaient sa possession selon le droit allemand. Débuta alors un débat houleux où la participante rappela que Senghor ou Césaire n’avaient peut-être prévu qu’un jour leurs missives serviraient un fonds d’archives sur lequel capitaliserait la famille du traducteur, et surtout rendant impossible l’accès à leurs propos. C’est là que la panelliste s’exclama : mais pour les rendre à qui ?
L’audience, dont je faisais partie, s’est arrêté sur le silence qui a suivi cet échange, tant il était ancré dans une logique coloniale : Senghor et Césaire n’ont pas d’ayant-droits ? La Martinique et le Sénégal ne sont-ils pas des territoires qui pourraient revendiquer cette restitution ? Ces questions n’étaient, visiblement, pas étudié par l’archiviste ou la famille détentrice de ce fonds d’archives, et surtout impregné d’un impensé colonial. Comme si les descendants de cette histoire n’existait que du côté de ce traducteur allemand.
J’ai trouvé “amusant” d’assister à cette scène, si parlante sur le sujet.
Mon retour sur ce workshop
Si je reste persuadée que la tenue de ces évènements dans de grosses institutions n’échappe pas à l’extractivisme des pensées et des vies afrodescendantes, j’ai adoré que les participants call out cet aspect et que les chercheuses à l’origine du projet proposent de muter le workshop selon nos besoins, et de le voir devenir un espace plus organique. Je crois que c’est la plus grosse leçon que j’ai retenue : ce n’est pas parce que l’on veut qu’une chose, une idée, un vécu fasse archives qu’il doit prendre la forme du matériel, même pour des populations noires déracinées et enracinées entre différents continents. En travaillant depuis tant d’années sur la transmission, j’ai remarqué au fil des échanges et surtout des apports de Jul Kroger que le rapport à la perte était difficile pour moi. Comment ne pas vouloir conserver et graver nos mémoires en résistance à l’effacement de nos vécus et de nos vies par la suprématie blanche et le fascisme ? Cette question a ouvert d’autres méthodes, d’autres fils de pensées que je souhaite cultiver avec d’autres frères et soeurs noirs ayant le même souci de transmission communautaire, mais elle me rend aussi plus exigeante sur les canaux à utiliser pour assurer ce partage. Skinship ain’t kinship

18 February 2026
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Participants: Laurel Braddock, Lieke Bremer, Madeleine Brook, Daphné Budasz, Jeannette Ehlers, Agnes Essonti Luque, Susanne Gehrmann, Albert Gouaffo, Espérance Hakuzwimana, Nicholas R. Jones, Natasha A. Kelly, Jul Kolberg, Jeannette Lebrón Ramos, Laurent Leger-Adame, Mirrianne Mahn, Merveilles Mouloungui, Lars Müller, Laura Nsafou, Margaret A. Ohia-Nowak, Sabrina Onana, Esther Mayoko Ortega, Jenaba Samura, Igiaba Scego, Justin Randolph Thompson
Merci aux organisatrices Julia Borst (U Bremen), Francesca Aiuti (U Macerata), Sandra Folie (ZfL Berlin), Gianna Zocco (ZfL Berlin) pour leur invitation !
This Scoping Workshop was a collaboration between the ERC Starting Grants AFROEUROPECYBERSPACE at U Bremen and AFROPEA at ZfL Berlin.