La nudité des femmes noires, un “traître à la cause” ?

Part 1.

Si le tabou autour de la nudité des femmes noires est présent, c’est aussi à cause de sa dimension sexué et de l’imaginaire qu’on lui prête dans la sphère collective ; c’est-à-dire la sexualité. Selon copain Larousse, la sexualité, c’est :

  • Ensemble des phénomènes sexuels ou liés au sexe, que l’on peut observer dans le monde vivant.
  • Ensemble des diverses modalités de la satisfaction sexuelle.

Ça fait beaucoup d’ensembles et de significations pour le simple fait d’être à poil, quand même.

I. Nudité et sexualité : qu’est-ce qu’on ne voit pas ?

Dans cet article, j’avais déjà expliqué quelles violences et agressions rencontraient les femmes noires dans leurs relations personnelles, notamment dans leur sexualité. Il est toutefois important d’approfondir les mécanismes de silenciation autour de la sexualité des femmes noires, cristallisées par de nombreux pôles de pouvoirs. Patricia Hill Collins théoricienne black feminist – les analyse dans son texte Quelles politiques sexuelles pour les femmes noires ?” (que je vous recommande !) :

“…lorsqu’il s’agit d’autres aspects importants de leur sexualité, les femmes noires américaines éprouvent encore d’immenses difficultés à prendre la parole.

Ainsi Evelynn Hammonds n’a-t-elle suscité aucun écho, quand elle a souligné que :

La sexualité des femmes noires est souvent évoquée grâce à des métaphores de mutisme, d’espace ou de vision, comme un « néant » ou un désert, à la fois constamment visible (offert à la vue) et invisible, le corps des femmes noires étant déjà colonisé. (Hammonds 1997, p. 171).

Ce long silence de la part des femmes et des théoriciennes féministes noires s’explique notamment par leur exclusion des positions de pouvoir dans les institutions sociales américaines ; leur voix collective est étouffée par ceux qui contrôlent les écoles, les réseaux d’information, les églises et le gouvernement ; et ce sont ces groupes dominants qui les construisent comme « incarnation du sexe ; et l’invisibilité des femmes noires qui en découle devient alors l’inexprimé, l’imperceptible — tout ce qui n’est pas blanc » (ibid., p.171).

La théorie critique a, elle aussi, analysé la sexualité des femmes noires, mais au prisme de ses propres hypothèses. Les communautés intellectuelles noires américaines en général, et celles travaillant sur les Noir∙e∙s en particulier, ont soit ignoré la sexualité des femmes noires, ou bien l’ont abordée, mais seulement dans le cadre de questionnements en rapport avec les hommes noirs. Même lorsque les théoriciennes noires s’efforcent de faire reconnaître l’importance de l’oppression de genre, elles abordent rarement la question de la sexualité des femmes noires (Collins 1993, 1998a, p.155-183). Quant aux études sur les femmes en général, elles s’intéressent aux femmes noires principalement dans le cadre d’analyses comparatistes : leur but étant de construire des coalitions entre toutes les femmes au-delà des différences de race, elles intègrent les femmes noires aux théories féministes préexistantes, souvent pour montrer que leur situation est bien pire. De multiples voix se sont donc élevées pour dire l’expérience des femmes noires, rendant difficile le fait de parler en notre propre nom.”

 

Bien que son analyse traite des femmes noires américaines – et en l’absence de  statistiques ethniques autorisés sur le cas français – , on peut se permettre de faire la comparaison avec la situation française quand on connaît :

  • la silenciation historique des paroles des femmes racisées dans les milieux académiques français (plagiat, réappropriation d’idées, whitewashing, etc)
  • la dépolitisation des concepts créés par nous et pour nous souvent dilués dans le concept français
  • l’accès à la diffusion des idées (embûche face à la publication, ou à l’accès au doctorat; obligation de reformuler les sujets de thèses décoloniales pour satisfaire l’institution, etc)..

 

L’autre risque d’une lecture tronquée sur cette silenciation de leurs sexualités, c’est de se limiter à une lecture hétéronormative du problème ; et donc d’explorer la nudité uniquement dans un rapport aux hommes cis. Or, des femmes noires queer ont aussi travaillé sur la question.

 

II. Quid des femmes noires queer ?

Pour aller plus loin, je me suis intéressée au travail de Jade Almeida. Dans son mémoire Étude de contenu de la presse lesbienne : Lesbia Magazine, de 1982 à 2012, l’auteure s’est intéressée à un magazine emblématique de la presse lesbienne :

“…[par] sa longévité, nous avons considéré que Lesbia Magazine représentait une source d’informations non négligeable sur l’histoire de la IIopulation lesbienne en France. Sa création en 1982 correspond aux premières revendications distinctes des militantes lesbiennes, désireuses de se détacher des mouvements féministes et des luttes gays. Sa durabilité couvre une période de recherche identitaire, de revendications politiques, de changements législatifs pour les lesbiennes. À la fin des années 1990, Lesbia Magazine devient un témoin du renouvellement générationnel au sein de la communauté et des changements que cela entraîne sur les conceptions du militantisme. Enfin, l’arrêt de la revue en 2012 conduit a une analyse des stratégies de réappropriation du discours médiatique et de l’occupation de l’espace public par une minorité sexuelle. Travailler sur Lesbia Magazine c’est aussi prendre en compte son caractère d’organe de presse unique a destination de la communauté homosexuelle. Notre revue n’a en effet souffert d’aucune concurrence stable sur le marché en près de vingt ans de publication, ce qui en fait un cas unique de discours médiatique sans contre-pouvoir. Cette caractéristique explique également que Lesbia Magazine ait été considéré comme une référence au sein de la communauté lesbienne et plus particulièrement pour la génération des années 1990.”

Dans cette étude, Almeida souligne que, bien que le magazine veuille proposer une imagerie émancipée du male gaze et non hypersexualisée, les seules femmes apparaissant dans des photographies ou en couverture avec une sensualité manifeste et/ou un peu dénudée, sont des femmes racisées :

“Si nous avons souligne l’absence d’érotisation des modèles mis en première page, il faut toutefois y opposer les photographies illustrant des femmes noires. La couverture de juin 1995 met en scène de manière érotique le seul portrait de femme noire réalisé sur toute l’annee ecoulee. De même, la seule exception du couple mis en scène de manière sensuelle, reprend la jaquette d’un DVD sur laquelle figurent deux jeunes femmes très féminines, dont les vêtements ainsi que la pose jouent sur la sensualite. La encore les deux sujets ne sont pas des femmes blanches.

(…)Pour Michèle Larrouy, il s’agit d’un exemple concret de la pensée discriminante qui prévalait dans les mouvements lesbiens mais aussi féministes. Elle écrit dans le catalogue Mouvements de Presse : « Le mouvement féministe a mis de nombreuses années à remettre en cause son peu de réflexion sur la non reconnaissance dans le mouvement des groupes de féministes ou de lesbiennes issues des migrations forcées, ainsi que son racisme intégré 278 . » À propos des différentes couvertures des revues et fanzines féministes, ainsi que de la presse lesbienne, elle déclare : « On constate aussi l’utilisation dite exotique, donc raciste, des corps de femmes non occidentales. Utilisation qui est de surcroît largement minoritaire. Sur l’ensemble de l’année 1990, nous ne trouvons qu’une seule couverture faisant apparaître une femme noire et cette couverture est la seule qui dénote par une atmosphère sensuelle. Une seule couverture également pour l’année 1995 et aucune en 2000. En 2009 il s’agit de la jaquette du DVD avec le couple de femmes métisses et en 2012, c’est le cliché de deux femmes noires vêtues de vêtements traditionnels africain (manifestement en dehors du territoire français et de nouveau « exotisées ») qui fait la couverture. Sur cinquante-cinq numéros étudiés, nous comptons donc seulement cinq couvertures ne figurant pas de femmes blanches, dont deux sont contextualisées par l’érotisme, pourtant originalement absent du magazine, et la troisième est placée dans un contexte étranger. »

(…) Au sein du magazine, le statut des lesbiennes non caucasiennes reste donc marginal. Le modèle de la femme homosexuelle blanche est utilisé de manière prétendument « universaliste », car rappelons que le premier numéro de Lesbia Magazine promettait de représenter toutes les lesbiennes. Pourtant très peu de femmes de couleur sont photographiées dans le magazine ou même interviewées.”

Je vous renvoie à ce mémoire, qui comporte également des témoignages sur le comité de rédaction de ce magazine, et du contexte dans lequel il a été fait (très intéressant !).

III. Dans la non-binarité, de quelle nudité parle-t-on ?

Il y a évidemment tout un prisme queer non abordé dans ce post, notamment pour les personnes non-binaires et trans, et qui nécessite également une étude spécifique de ces enjeux. Si vous avez des sources sur le cas des femmes trans noires, n’hésitez pas à le poster en commentaires.

Dans mes recherches, j’ai voulu me tourner vers le travail d’Alok Vaid-Menon, artiste et activiste non-binaire américain d’origine indienne, et dont la démarche est transparente quant aux oppressions corrélées entre la cisnormativité, la xénophobie et le capitalisme, entre autres thèmes
(et tout le monde devrait lire ses écrits !!!) (genre, là, maintenant) (oui, tout de suite, va t’abonner).

Sur la nudité, iel explique :

“do you accept trans women & femmes when we are not fabulous? when we are not dressed impeccably? when we are not wearing dresses or skirts or makeup? when we are not wearing anything at all? do you look at our nudity and see masculinity? when we say “i am not a man,” that means this body is not a man’s body, this hair is not a man’s hair, these genitals are not a man’s genitals, these hands are not a man’s hands.

or is your acceptance of us dependent on how much we inspire you? is your inclusion of us contingent on how much we look like you?”

“Acceptez-vous les femmes et les femmes trans quand nous ne sommes pas fabuleux? quand on n’est pas habillés impeccablement? quand nous ne portons pas de robes, de jupes ou de maquillage? quand on ne porte rien du tout? regardez-vous notre nudité et voyez-vous la masculinité? quand nous disons “je ne suis pas un homme”, cela signifie que ce corps n’est pas un corps d’homme, ces cheveux ne sont pas des cheveux d’homme, ces organes génitaux ne sont pas les organes génitaux d’un homme, ces mains ne sont pas les mains d’un homme.
ou est-ce que votre acceptation de [ce que nous sommes] dépend de combien nous vous inspirons? est-ce que votre inclusion de [ce que nous sommes] dépend de combien nous vous ressemblons?”

source

Ce qui ressort particulièrement de ce paragraphe, c’est la dimension performative de la nudité aux yeux des dominants : celle-ci devient soit un objet de divertissement (quand elle est hypersexualisée), soit un critère d’acceptation ou de rejet dans la sphère publique, par rapport aux normes établies.

Ce que l’on peut conclure à travers les trois cas cités, c’est que :

  • la nudité est, dans l’espace public, perçu comme une performance : lorsque des nudes de femmes noires ont été leakées sur Twitter en 2017 notamment – dans l’indifférence totale de plusieurs groupes féministes non-noires, ahem -, les victimes se sont vues répondre que, même si ces photos étaient destinées à la sphère privée, l’acte même de se photographier signifiait qu’elles voulaient être vues; et donc que c’était une performance qui justifiait sa place dans l’espace public (c’est un peu les mécanismes similaires autour de la jupe courte et du “tu l’as cherché”). En somme, on pourrait également illustrer cette
    prétendue performance avec la parole de Dadju “avec ton corps impoli” énoncée comme une justification de la jalousie – oui, j’ai dropé cette référence et tu vas rien faire.

  • Parce que les groupes oppressifs prêtent une performativité à la nudité, ils vont mécaniquement monitorer celle-ci, via des mécanismes de silenciation ou de réification /chosification. C’est donc impossible que la nudité soit un espace de pouvoir (individuelle, ou force individuelle pour renchérir un espace collectif) dans l’espace public car elle est déjà connotée par la société avant d’exercer une quelconque action. De plus, cette connotation s’effectue à plusieurs degrés, selon les communautés de femmes visées (exemple: pendant que des femmes blanches, par exemple, vont réclamer leurs droits en utilisant la nudité comme arme politique; les femmes noires ne pourront pas avoir recours à cet acte sans être soumise à une lecture coloniale et hypersexualisante de leurs corps. cf. article précédent).

  • Dans le cas des femmes noires, dénoncer les rapports de force dont font l’objet leur nudité et leur sexualité au sein des politiques sexuelles d’une société, reste un tabou : d’abord parce que, comme nous l’avons vu dans l’article précédent, soulever les discriminations liées à la corrélation du genre, de la classe* et de la race, c’est casser un prétendu universalisme du corps, particulièrement dans le féminismeuh universalisteuh.
    Ensuite, parce que traiter la reproduction et maintien de ces dynamiques dans les communautés minorisées, c’est aussi analyser l’instrumentalisation tabou de la nudité dans des espaces dits “communautaires”. Ainsi, il ne faudrait pas parler du vécu de ces femmes noires dans leurs relations aux hommes noirs, ni dans leurs relations aux femmes, car ce serait divisay le collectif.

    *il y aurait d’ailleurs beaucoup de choses à dire sur les femmes noires dans l’industrie de la pornographie, notamment sur la classe, mais cet article est beaucoup trop long, help me god. Si vous lisez l’anglais, il y a ce très bon thread sur la racialisation des femmes racisées dans la poronographie, qui dépasse la notion de “stéréotypes”, ici.

La réappropriation de cette nudité par les femmes noires serait-elle donc impossible ? Heureusement, non ! Plusieurs artistes noires ont tenté d’explorer la nudité et sa transformation entre sphère publique et sphère privée, se rendant donc alors actrice de leur nudité. C’est ce que nous verrons dans la troisième partie !

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