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Carolina Maria de Jesus : l’autrice que le Brésil ne voulait pas
Afroféminisme

Carolina Maria de Jesus : l’autrice que le Brésil ne voulait pas

Mrs Roots août 24, 2026 11 min read

Je lisais tranquillement le tome 2 de Queen of Scots de Liv Stone – le roman que je me suis gardée pour cet été – quand je me suis mise, sans raison, à repenser au livre Le dépotoir de Carolina Maria de Jesus. Il fait partie de ma collection de romans de femmes noires, des premières éditions que je compile avec minutie. J’avais déjà prévu de le lire, mais durant trois jours consécutifs, j’y pensais, encore et encore. J’ai mis ma lecture de côté et je me suis mise à lire.

Et autant le dire : je l’ai dévoré.

Carolina Maria de Jesus est une femme afrobrésilienne née dans les 50. Dans Le Dépotoir, elle décrit sa vie dans la favela des années 60, monde de misère où elle est contrainte de racler les poubelles de l’abattoir pour servir une soupe d’os à ses enfants ; où elle subit les attaques misogynoiristes de ses voisins qui lui jettent des excréments ou tentent d’incendier sa cabane en bois. Pour survivre, elle recycle du papier dans la rue et revend de la tôle, et retrouve son carnet le soir où elle consigne les anecdotes des favelados, des baguares de voisin aux rares visites des politiciens en campagne électorale. Et au milieu de l’amertume et du désarroi, Carolina ne doute pas : un jour, elle publiera ses livres et elle achètera une maison en briques où elle pourra vivre loin de la favela.

Si les entrées de son journal paraissent au début rébarbatives, c’est bien parce qu’elle nous renvoie à notre propre confort : l’interminable misère dans laquelle Carolina tente de survivre est concrète, palpable, présente. Elle n’est pas un ressort scénaristique, elle est partout, même quand les classes bourgeoises auprès desquelles elle mendie voudrait qu’elle disparaisse. Aller chercher de l’eau, marcher pieds nus car les souliers sont trop chers, manger des saucisses rongés par les cafards, assister aux violences conjugales des voisins, à la violence des rues, à la prostitution… Mille fois, Carolina ne voulait pas se lever, mais elle le faisait malgré tout et trouvait toujours quelques pièces pour payer de l’encre et du papier afin d’écrire. Carolina n’avait aucune raison de croire qu’un jour, son journal serait bel et bien publié et lui permettrait de déménager. C’est ce qui rend la lecture d’autant plus prenante : on sait que le livre qu’on tient entre les mains est celui qui lui a permis de changer de vie, et au fil de ses péripéties, on guette le moment de bascule qui l’a rendu possible…

Bien que le texte souffre des préjugés des années 50, avec les propos xénophobes et conservateurs du Brésil de l’époque, cette lecture m’a bouleversée… Le dépotoir est souvent présenté comme un témoignage de “la favela” – une catégorie littéraire encore controversée aujourd’hui-, mais ce qui m’a surtout touchée, ce sont les envolées poétiques de Carolina, qui s’arrête pour regarder les étoiles dont elle souhaiterait faire une robe, même si elle n’a rien trouvé à manger. La manière dont elle dépeint avec une lucidité féroce, les hommes de sa vie et ce qu’elle attend d’eux; son refus du mariage, qui lui est souvent présenté comme la solution à tout quand elle souhaite surtout jouir de son indépendance et de l’amour de ses enfants, et ces autres parts d’elle qui ont été allègrement rabotées par son éditeur, nous laissant avec de nombreux “(…) “. Il y a ce moment précis où Carolina mentionne d’un journaliste qui prétend vouloir publier ses articles, sans savoir que ce sera le début de leur collaboration.

J’aurais tellement voulu que ce soit le conte de fée que l’on nous vend, mais, sans surprise, il en fut autrement.

Carolina, l’édition et l’intelligentsia du Brésil

Alors, comment Carolina Maria de Jesus publia son journal ? Audalia Dantas, journaliste commissionné pour écrire sur la favela, est celui qui publia les écrits de Carolina Maria de Jesus dans le journal, d’abord sous forme de chroniques. Il négocia ensuite son contrat avec un éditeur, marquant la sortie du livre “Le dépotoir”. Plus de 10 000 exemplaires s’écoulent dès la première semaine. Il s’écoulera près de 100 000 exemplaires en quelques mois, et sera rapidement traduit en France, en URSS, aux Etats-Unis, au Japon et ailleurs.

Comme le relate Robert Levine dans son excellent article “The Cautionary Tale Of Carolina Maria De Jesus”, Carolina Maria de Jesus a dû affronter de nouveaux obstacles, notamment avec sa nouvelle notoriété : d’abord saluée au début de son succès, la presse et l’élite littéraire se moquent rapidement de son style littéraire simple, de son manque d’éducation et de manières, mais aussi la haine des favelados de son quartier qui n’ont pas supporté que leurs mauvais agissements soient exposées internationalement. Quant aux mouvements de gauche de l’époque, ils estiment qu’elle n’était pas assez radicale – tiens, tiens, tiens, ça ne vous rappelle rien ?

Petite compilation d’extraits de l’article en anglais (traduits par Google) – mais je vous recommande fortement de lire l’article complet :

Alors qu’elles partaient, les voisins de la favela encerclèrent le camion et huèrent Carolina. Un homme lui cria qu’elle était une « pute noire » qui s’était enrichie en écrivant sur les habitants des favelas, mais qui avait refusé de partager le moindre argent avec ses voisins. Des pierres furent lancées ; l’une d’elles entailla le visage de l’un de ses fils et une autre frappa sa fille au bras. 24

Les photographes ont immortalisé Carolina assise sur un canapé en train de coudre, sa fille debout derrière elle et les garçons allongés par terre en train de lire. Selon l’article qui accompagnait ces clichés, Vera Eunice — qui « n’avait jamais aimé marcher pieds nus » — possédait désormais des chaussures et pourrait un jour devenir pianiste.26 D’autres articles de presse affirmaient que la maison lui avait été « offerte par le gouvernement », mais c’était faux.27 En réalité, Carolina et sa famille ne se sont jamais senties chez elles dans cette maison de leurs rêves. Les voisins les tenaient à l’écart et des curieux venaient rôder à toute heure. Lorsque la police intervenait pour mettre fin à des bagarres entre ivrognes et passants, c’est Carolina que l’on blâmait. Dès le jour où elle s’est installée dans sa maison de Santana, Carolina a su qu’elle devrait, tôt ou tard, en partir.

Le rapport à la presse

Quoi qu’il en soit, Audálio Dantas a fait remarquer qu’elle s’était laissé « griser par le succès »31. Pourtant, les écrits de Carolina ainsi que sa vision de la vie restaient empreints d’espoir, et elle ne menaçait jamais personne. Huit ans après avoir connu une ascension fulgurante, elle vivait de nouveau dans la misère tout en conservant un optimisme tenace. Comme elle le disait souvent : « Dieu ne sourit pas aux paresseux »32. Pendant ce temps, les médias continuaient de la juger sans ménagement, commentant ses manières et sa façon de s’habiller. Comme Carolina l’a fait remarquer plus tard, on attendait d’elle qu’elle apparaisse en public avec docilité, accompagnée de sa fille Vera, vêtue d’une robe blanche amidonnée et portant des rubans dans les cheveux. On attendait également de cette Carolina « modèle » qu’elle réponde aux questions avec sagesse et sans provocation. Consciente de sa position, elle laissait ses agents et ses éditeurs organiser ses apparitions et la « protéger » de la femme fruste qu’elle avait été autrefois.

Carolina face aux politiques du pays

Bien qu’elle fût politiquement neutre et modérée dans ses critiques, elle n’en a pas moins heurté de nombreux Brésiliens instruits en refusant de se conformer aux normes sociales dans sa conduite personnelle. Ainsi, en 1969, alors que la dictature militaire battait son plein, elle confia à un journaliste avoir lu attentivement tous les discours du président, le général Garrastazu Médici, et avoir l’intention de lui écrire pour lui suggérer de débloquer des fonds publics afin de permettre aux habitants des bidonvilles de quitter leurs favelas et de retourner chez eux. À une autre occasion, Carolina fit l’éloge du général Ernesto Geisel, déclarant à un journaliste qu’« il est un homme de bien et que le peuple apprécie son gouvernement »33. Dans un climat marqué par les enlèvements et la guérilla urbaine auxquels se livraient les radicaux d’extrême gauche, ses critiques étaient d’une modération remarquable. Pourtant, aucun exemplaire de Quarto de Despejo ne fut vendu sous la dictature ; l’ouvrage ne fut pas formellement interdit, mais plutôt censuré par des éditeurs frileux34.

Son passé de favelada, une image de marque qui fut exploitée

Restreinte à son image de favelada, tant par son entourage professionnel qu’aux yeux du public, Carolina mentionnera souvent ce qu’elle n’a pu accomplir en tant qu’artiste :

Cependant, selon Carolina, elle supportait mal les tentatives de Dantas — telle une figure de Svengali — de régenter sa vie : « Je voulais passer à la radio, chanter, être actrice. L’emprise d’Audálio sur moi me mettait hors de moi ; il rejetait tout, annulait mes projets. »35 Plus tard, elle l’accusa d’avoir tellement remanié sa prose dans les ouvrages succédant à Quarto de Despejo que toutes les « jolies » tournures avaient disparu. En réalité, on ignore dans quelle mesure Dantas a modifié ou enjolivé son écriture. Il exerçait deux types de contrôle sur ses écrits. D’une part, il améliorait sa prose, bien qu’il ait affirmé dans une interview que l’œuvre lui appartenait entièrement et qu’il n’aurait jamais su écrire dans ce style dépourvu de formation académique. D’autre part, il supprimait certains passages, laissant derrière lui les points de suspension qui en trahissaient l’absence. Cette pratique était particulièrement manifeste dans son deuxième livre, Casa de Alvenaria (La Maison de briques), notamment dans la partie où Carolina évoque Dantas. Il a toutefois laissé publier certaines de ses critiques, comme ce commentaire dans Casa de Alvenaria où elle affirme qu’il « donnait l’impression que je suis son esclave ».

Carolina finira par revenir dans la favela, huit ans après son succès, avant de déménager finalement en campagne, à deux heures de Sao Paulo. Elle sera forcée de reprendre le ramassage de papiers dans les périodes les plus compliquées, bien que soutenu par ses enfants devenus adultes, et vendra aussi des légumes pour arrondir ses fins de mois.

Carolina est décédée d’une insuffisance respiratoire le 13 février 1977. Alors qu’elle éprouvait des difficultés à respirer, elle avait pris le bus pour se rendre chez son fils José Carlos et avait dit à sa belle-fille, Joana, qu’elle était venue chez eux pour mourir. Une dispute éclata entre Carolina et José Carlos ; lorsque celle-ci affirma que son état empirait, il refusa de la croire. Carolina mourut alors qu’elle était en route pour le poste de secours local. Ses enfants n’avaient pas les moyens de payer ses funérailles. Bien qu’ils aient sollicité l’aide financière de la presse en expliquant qu’ils étaient démunis, aucune aide ne leur parvint.87 ……

À sa mort, ses enfants n’hésiteront pas à dénoncer dans les médias comment nombreux furent ceux qui ont fait leur richesse sur le succès de leur mère, sans qu’elle-même n’en ait vraiment bénéficié.

Dans cette même interview, l’un de ses fils explique que Carolina était en discussion pour une adaptation cinématographique de son récit… Il fut présenté à la dernière cérémonie de Cannes, et verra le jour en 2026.


L’exposition qui lui fut consacrée à Rio de Janeiro en 2023 me l’a fait découvrir, lors de ma tournée au Brésil pour l’édition brésilienne de Comme un million de papillons noirs. Je n’avais jamais vu une expo’ honorée si bien une autrice noire, tant comme artiste que comme individue, et admettre aussi le devoir de mémoire que le pays lui devait.

Parce que son livre, Le dépotoir, n’est plus édité en France, j’avais envie d’ajouter une trace à celle qui si incomprise et raillée de son vivant, mais aussi parce qu’elle s’ajoute à une longue liste d’artistes noires qui n’ont connu le succès qu’elles méritaient qu’à titre posthume, après avoir été exploitées et/ou invisibilisées de leur vivant. J’espère sincèrement que Vera, sa fille, profitera de la sortie du film, et qu’on verra l’édition française d’aujourd’hui rééditer une plume qui ne laisse pas indifférent.

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