Nyansapo : De quelle couleur est le festival ?

Si vous dormiez sous un rocher ces cinq derniers jours, vous avez certainement raté la polémique autour du festival Nyansapo, organisé par le collectif afroféministe, Mwasi. Objet du délit ? Sur 22 ateliers, 3 étaient en non-mixité femmes noires. Une information dont se sont emparés des militants d’extrême droite du site français de souche,, avant qu’elle ne soit relayée par la Licra, jusqu’à la Mairie de Paris (voir le lien). Même si Mwasi n’a pas été inquiétée – pour la simple et bonne raison que la solution « trouvée » par la Maire de Paris était de les laisser…appliquer leur programme initial, ahem – il est intéressant d’observer comment, en moins d’une semaine, la non-mixité a été questionnée : de « communautarisme » à « qu’est-ce qu’une femme noire ? », la race* a donné lieu à un jeu de « couleur qui ne dit pas son nom », de cache-cache et de non-dits, mettant en avant les contradictions et l’incapacité de la France à faire face au racisme systémique qu’elle maintient, et ce, à l’échelle internationale.

 

 

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 La couleur dont on ne parle pas.

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Suite à l’accusation de discrimination lancée à l’encontre de Mwasi, il a fallu peu de temps avant qu’on ne pointe l’incohérence de la Mairie de Paris : pourquoi les ateliers de Nyansapo n’avaient pas droit au même accueil que la non-mixité de la Maison des Femmes ? Pourquoi y voir du « racisme antiblanc » a-t-il suscité autant d’indignation de la Maire quand les faits divers relatant délit de faciès, violences policières et autres n’ont jamais été commentés par la Mairie ? Et surtout, pourquoi privilégier la parole de militants d’extrême droite pour juger ce qui est raciste, à la parole de celles et ceux qui le subissent ledit racisme ? et ce, au dépend des organisatrices qui n’ont été contactées qu’une fois l’appel à l’interdiction lancé sur Twitter.

La non-mixité comme concept militant n’est pas nouvelle, mais il est fondamentale de questionner en quoi celle des femmes noires (et plus largement des personnes racisées) dérange. Instantanément, la Licra a démontré une fois encore le fossé entre orgas dites « antiracistes » institutionnelles et les personnes concernées, mais, plus encore, personne n’a souligné que l’auto-organisation des femmes noires autour de l’afroféminisme est le résultat d’insuffisances et d’incompétences de ces orgas, plus préoccupées de fermer 3 ateliers d’été qu’à faire face au racisme systémique. En 2017, la Mairie de Paris était donc prête à retirer le droit de réunion à ces femmes (nous ramenant à l’époque du Code noir, où il était interdit aux esclaves de se concerter… on ne change pas les traditions ?).

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La Licra, où la capacité de mettre sur le même plan des initiatives d’extrême droite avec des initiatives antiracistes… Malaise.

La misogynoir (corrélation du sexisme et la négrophobie) systémique passe notamment par la confiscation de la parole et l’interdiction des réalisations/projets des femmes noires  : ici, il a été démontré que Mwasi ne bénéficiait ni du privilège blanc, ni du privilège masculin pour bénéficier en paix d’un événement associatif et militant; prouvant ainsi que son antiracisme n’aurait pas été questionné s’il avait été sous tutelle de la blanchité (puisqu’une initiative spécifique à un groupe est rapidement devenue, « anti-blanc »); le tout au nom d’un « universalisme » imposé » qui aime nous dire comment vivre et organiser nos luttes (et même nos ateliers). Pour ce qui est de la facilité de la gauche et de l’extrême droite à marcher main dans la main, je vous renvoie aux nombreux articles qui ont souligné cette tendance loin d’être neuve.

Rappelons enfin qu’une partie de la presse – les mêmes qui appelaient au barrage républicain, quelques semaines plus tôt – n’a pas hésité à reprendre le vocabulaire d’extrême droite, en titrant « festival anti-blanc » çà et là ; la même presse qui reste plus intéressée par un afroféminisme :

  • soit pouvant être dépolitisé en le ramenant au cheveu crépu et à la mode
  • soit ramené nécessairement aux Etats-Unis, parce que la mythologie antiraciste afro-américaine passionne.

En France donc, on encense « I am not your negro » d’une main, et appelle à la censure d’initiatives militantes antiracistes de l’autre. Un double-standard qui n’est pas passé inaperçu outre-atlantique…

Quand être une femme noire est soudainement interrogé

Je finirai ce petit post sur l’émerveillement de personnes blanches à voir que des femmes noires ne sont pas d’accord avec la doxa, ou plus encore, qu’elles soient des adversaires politiques. Personne ne s’étonne que des personnes blanches n’aient pas tous les mêmes ambitions ou aspirations politiques, et nous ramène encore une fois à cette espèce de bloc de la Noirie, où nous sommes toutes d’accord, toutes afroféministes, toutes nappy, et toutes fans de Beyoncé. mwasi

Et pourtant, force est de constater qu’une femme noire n’étant pas afroféministe, et non favorable à la non-mixité est une petite perle rare qu’il faut exhiber, contre ces « méchantes racialistes d’afroféministes ». Là où certains plaideraient l’objectivité (« bah oui, soyons objectifs, montrons les différentes opinions »), il faudrait rappeler une certaine chose. Qu’il s’agisse d’une femme noire ou non, il n’y a rien de novateur à :

  1. Reprendre une imagerie  colonial pour décrédibiliser le discours politique des femmes noires.

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Un procédé dont Madame Christiane Taubira a été victime, notamment en  2013.

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  •  Remettre en question les spécificités des oppressions subies par une femme noire

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Une rhétorique qui sert davantage d’artifices dans une discussion sur la non-mixité, qu’à nourrir une réelle interrogation, puisque les mêmes auteures ne s’interrogeaient pas sur cette légitimité à leur échelle :

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Interview d A. Pulvar, en 2017

 

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Si les afroféministes, revendiquant le fait de lutter contre les violences faites aux femmes noires, sont racialistes, est-ce que parler d’Haïti comme République noire est… ? Où est-ce que l’histoire d’Haïti est importée des… ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdue.

L’argumentaire raciste et sexiste qui vise à ramener l’expérience des femmes noires à un sentiment/une exagération ou toute expression irrationnelle, est une rhétorique visant à rendre illégitime le caractère politique de leurs initiatives (rhétorique que l’on retrouve forcément dans un système sexiste et raciste). Que l’on soit une personne racisée ou non donc, utiliser ces armes forgées par des dominants pour la domination est une stratégie politique visant les femmes noires soucieuses de leur émancipation politique.

L’intersectionnalité, concept théorisé par une femme noire donc et pratiqué déjà par plusieurs femmes noires ayant lutté durant l’esclavage, a toujours eu pour but de mettre en lumière les spécificités des oppressions qu’elles vivent, du fait de leur identité. Invalider ces spécificités, surtout au seul moment où leurs victimes s’en saisissent, au seul moment où elles les abordent de façon active le temps d’un atelier, dans un système raciste, sexiste et classiste, est au mieux de la malhonnêteté intellectuelle, au pire de la méconnaissance des luttes des femmes noires.

Pardonnez-nous donc (lol), de ne pas vouloir votre universalisme sous tutelle…

Pour aller plus loin : 

« Les dominants ont toujours imposés leur vue »

La cagnotte de Mwasi pour les soutenir

*m’embêtez pas avec votre « race humaine », on parle évidemment de la race en tant que concept socialement et historiquement construit, etc.

 

Merci à LSG pour sa relecture et correction 🙂

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