#BookReview : Ma soeur, serial killeuse, d’Oyinkan Braithwaithe

Après l’avoir prêté et recommandé à plusieurs femmes de mon entourage, il était temps que j’en parle sur ce blog ! Ma soeur, serial killeuse , le thriller nigérian de l’autrice Oyinka Braithwaithe a pas mal fait parler sur la toile, et il fallait que je vous en parle. D’abord, le pitch :

Korede est un peu amère. Il faut dire que sa soeur Ayoola abuse vraiment : non contente d’être la plus belle, la favorite, elle est aussi un peu/beaucoup sociopathe. Et voilà qu’elle l’appelle à nouveau au-secours sous prétexte que son amant numéro 3 est raide mort dans son salon. Avec le temps, Korede est passé experte pour faire disparaître les traces de sang, et le coffre de sa voiture est bien assez grand pour y cacher un cadavre. Et tout ça, sans un merci. Mais Korede a une vie à mener, elle aussi : elle est secrètement amoureuse de Tane, le séduisant médecin qu’elle croise tous les jours dans les couloirs de l’hôpital où elle travaille comme infirmière. Aussi, lorsque sa jeune soeur jette son dévolu sur Tane, Korede se trouve face à un dilemme : comment continuer à protéger sa soeur, sans risquer la vie de l’homme qu’elle aime ?

Delcourt Littérature

J’avais envie de parler de ce thriller pour plusieurs raisons : il est rafraîchissant car elle ne se contente pas de proposer une femme noire serial killeuse. L’histoire aborde la complexité d’une relation entre soeurs qui n’échappent aux diktats patriarcaux. Attention, SPOILERS possibles dans tout l’article.

Ayoola, la possibilité de l’insouciance ?

Le personnage d’Ayoola marche en duo avec celui de Korede, qui est la narratrice et qui n’hésite pas à rappeler comment sa jeune soeur est connue pour sa beauté parce qu’elle est plus claire et a des traits plus fins que leur mère et elle-même. C’est une rivalité à demi-mot qui va traverser toute l’histoire, jusqu’aux choix décisifs de ces femmes.

Ce que j’ai bien aimé avec le personnage d’Ayoola, c’est que les facteurs lui permettant de tuer avec insouciance sont explicités :

  • Parce qu’elle est perçue comme “belle” (avec les critères coloristes et texturistes de la société en question) et jeune, Ayoola est consciente de ses atouts et peut facilement approcher et séduire les hommes qui sont ses victimes. Ils sont pour la plupart plus âgés. Cette même beauté fait d’elle la favorite aux yeux de sa mère, et lui garantit une impunité totale aux yeux de son entourage : comment une si jolie et adorable femme pourrait être responsable de meurtres aussi sauvages ?
  • Parce que le rôle d’aînée est soumis à des obligations familiales, et une charge émotionnelle et domestique, Korede se sent obligée “d’aider” sa soeur : ce qui se traduit par nettoyer derrière les meurtres d’Ayoola, et surveiller à ce que celle-ci se comporte comme l’ex éplorée de ses victimes aux yeux de leur entourage.

Au début du récit, on se demande si l’insouciance et l’excentricité d’Ayoola repose sur l’archétype du Tueur psychopathe, mais la relation toxique qu’elle entretient avec Korede nous révèle qu’elle est feinte : Ayoola n’hésite pas à faire du chantage ou à menacer sa propre soeur quand l’étau se resserre sur elle; mais aussi à se moquer de sa naïveté sur les hommes. Elle est donc non seulement consciente des facteurs et privilèges dont elle bénéficie, mais aussi de la position défavorable de Korede qui l’avantage. Quant à Korede, les dérives de son dévouement – justifiée tant par son éducation que par son tempérament tête à claque – l’amène à porter la culpabilité à la place d’Ayoola, à s’inquiéter de la police à sa place, à préserver l’ignorance de sa mère sur les agissements de la favorite, etc. En somme, Braithwaithe nous montre comment les dynamiques de pouvoir du cercle familial prend la relève des normes de la société nigériane; et comment tous ces éléments composent un cadre d’impunité pour Ayoola. Ce qui commençait donc sur “Ayoola va-t-elle s’en sortir ?”, finit par nous interroger davantage sur le sort de l’aînée : jusqu’où Korede ira pour sauver sa soeur toxique ?

Colorisme et le “featurism” : NotYourMule concerne-t-il seulement “les femmes noires” ?

Sur les réseaux sociaux, le hashtag NotYourMule avait été lancé en 2014 par Mikki Kendall, essayiste afro-américaine, pour dénoncer les attentes pesant sur les femmes noires, et notamment leur travail (il me semble qu’il s’agissait d’abord des productions intellectuelles de celles-ci , mais que le HT a recouvert diverses expériences). Eh bien, il semblerait que Braithwaithe ait représenté le même ressort entre deux femmes noires, aux carnations hiérarchisées par le colorisme et la proximité aux traits dits occidentaux (aussi appelés “featurism” en anglais, je n’ai pas trouvé d’équivalent en français).

Korede fournit un travail considérable pour que sa soeur reste hors de prison, mais se voit aussi ignorée quand elle tente d’avertir Tade, l’homme qu’elle aime, du danger que représente sa soeur. Et que lui répond Tade ? Qu’Ayoola l’avait prévenu qu’elle était une femme “méchante et jalouse”, et que ce n’est pas digne d’une aînée. Le colorisme sert donc le discours d’Ayoola contre sa soeur, et est une composante de l’intrigue. Korede doit donc constamment faire face aux attentes extérieures et les responsabilités qui lui sont attribuées, même si cela doit la museler.

Ayoola, une sistah qu’on n’aime pas…

Autre point rafraîchissant : Ayoola est, pour moi, l’exemple d’un personnage féminin noir que les femmes noires n’aimeront pas forcément. Si vous avez lu mon précédent article sur la monstruosité comme terrain d’exploration d’autres personnages féminins noirs ; vous comprendrez pourquoi c’est intéressant : il offre une autre possibilité de personnages, comme une nouvelle couleur supplémentaire à une palette. Je ne dis pas que c’est le premier du genre, hein, je dis juste que c’est un bon exemple qui va au-delà du personnage noir féminin “que l’on aimerait détester”, ou qui est décriée dans l’intrigue pour son anticonformisme mais adorée par un lectorat noir féminin. Ce personnage est d’ailleurs le mieux écrit du roman.

Quant à la fin (qui m’a fait hurler), elle est terriblement frustrante mais elle était la seule plausible, mais je vous laisse la découvrir.

Ma soeur est une serial killeuse ne m’a pas tant marqué pour sa qualité littéraire, mais son intrigue et une proposition de schémas narratifs différents quand des femmes noires sont au centre. Il m’a fait réfléchir, mais surtout fait parler entre copines noires pendant des heures. Et c’était passionnant !

J’espère que cette bookreview vous aura plu, et pour ma part… Vous m’avez manqué 🙂

2 thoughts on “#BookReview : Ma soeur, serial killeuse, d’Oyinkan Braithwaithe

  1. Hello merci pour ton analyse! ça me gênait vraiment beaucoup de voir comment Korede se dévalorisait constamment en comparaison avec sa soeur. Après c’est justifié par l’image que la société leur renvoie aussi… J’ai regretté que l’auteure ne se soit pas davantage penchée sur les effets du comportement de leur père sur elles. Livre sympa mais je reste sur ma faim un peu.

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