Réfléxion créative : femmes noires et monstruosité

Depuis maintenant quatre ans, je travaille sur un projet de trilogie afroféministe fantastique, que j’évoque sous le HT Ino Trilogy de temps à autre, et qui m’a longuement poussé à garder cette fascination littéraire pour moi. Je n’ai déjà pas l’habitude de parler de mon processus d’écriture sur ce blog, mais je pense surtout que j’avais peur que ce sujet contraste trop avec la ligne éditoriale. Je me disais que ce serait compliqué à sourcer, ou en tout cas, je n’avais pas envie de condenser mes recherches à la va-vite en un seul poste. Mais le confinement et l’espace qu’il m’a donné pour réfléchir à tout ça m’a prouvé que j’avais tort : questionner la corrélation entre femmes noires et monstruosité est éminemment politique, et ce noeud de réflexion qui me fascine depuis un long moment gagne aujourd’hui sa place sur ce blog. Pourquoi ça me fascine ? Je vous explique tout.

Quand on regarde la définition du terme “monstre” dans le Larousse, on trouve ceci :

  • Être vivant présentant une importante malformation : La tératologie est l’étude des monstres.
  • Être fantastique des légendes, de la mythologie : Un centaure était un monstre moitié homme, moitié cheval.
  • Animal effrayant ou gigantesque par sa taille, son aspect.
  • Objet, machine effrayants par leur forme énorme : Une petite voiture coincée entre deux monstres.
  • Personne d’une laideur effrayante.
  • Personne qui suscite l’horreur par sa cruauté, sa perversité, par quelque vice énorme : Un monstre d’ingratitude.

Par ce que l’on sait des systèmes de domination ayant visé particulièrement les femmes noires – abordés en long et en large sur ce blog -, nous savons que l’altérisation de nos corps et de nos personnes alimente une tradition misogyne et raciste qui pose les femmes noires comme des sujets passifs, quel que soit le domaine (expériences médicales, expériences sexuelles, expériences d’exotisme, expériences de care… Bref, aux yeux du blantriarcat, on est tout terrain). Avant même d’être perçues pour nos individualités, nous sommes bien souvent rattachées à une entité “La Femme Noire”, et ce qu’elle recouvre a varié selon les époques. C’est un fait : nous devons de base lutter pour être reconnues dans notre humanité face à des systèmes qui nous le refusent, qui nient nos droits; et qui historiquement a toujours préféré nous animaliser, plutôt que nous humaniser. Cette réalité suscite parfois des recours à des stratégies de conformisme et de respectabilité ( ex: “j’attends de passer la période d’essai pour mettre mon afro”), et/ou nous contraint à contrecarrer la dévalorisation de nos corps, de nos traits, de nos personnes, etc. C’est bien sûr sans compte les autres discriminations qu’une femme noire peut subir, du fait de son physique, de son poids, de sa classe sociale, de sa religion ou encore de son orientation sexuelle. Bref, tout ça – si vous me lisez depuis un bout de temps – vous le savez.

En somme, l’imaginaire collectif occidental a cristallisé au fil des siècles la perception dénigrante et stéréotypée des femmes noires. Mais, dans cette lutte, faut-il s’empêcher d’explorer la corrélation entre femmes noires et monstruosité ? N’est-ce pas politique de s’autoriser un imaginaire affranchi d’un regard blanc occidental, pour explorer une figure extrême de la femme noire ? Qui ne soit pas obligée d’être gentille, d’avoir un afro parfaitement hydratée ? Qui soit puissante et foncièrement dangereuse ?


” Je suis pauvre, je suis noire, je suis peut-être moche et je fais mal la cuisine … mais je suis là quand même.”

Cellie, dans Couleur pourpre d’Alice Walker, et tu mérites que je te tape si t’as pas vu le film.

Bien sûr, il existe en littérature des anti-héroïnes noires (grâce à des autrices noires, thanks god), des personnages féminins noirs qui ne sont pas aimables, voire qui sont cruels ou complexes (hey Beloved), et le pacte tacite entre l’empathie du lectorat et le personnage principal oblige bien souvent les auteurs à chercher un juste milieu (pas en terme moral, mais en terme de technique d’écriture ; ce truc qui vous fait dire “c’est une horrible personne mais je l’aime bien, je sais c’est mal”).

Mais qu’en est-il quand, dans un cadre fantastique, une femme noire est confrontée à une monstruosité supposée (à cause de la perception misogynoire et/ou validiste) et une monstruosité avérée (parce qu’elle est “physiquement” un monstre dans l’histoire) ? Que se passe-t-il dans ce cas extrême ?

Ça, mesdames, c’est qui me passionne et que je tente d’explorer à travers mon travail littéraire aujourd’hui dans #InoTrilogy. Je n’essaie pas de répondre à ces questions, je m’amuse à les explorer et à repousser le champs des possibles. Et c’est fascinant !

Des travaux similaires et militants questionnent le poids de la respectabilité sur des groupes minorisés, surtout sur des questions tabous comme la sexualité affranchie des représentations racistes (notamment dans la pornographie, par exemple).

Je bûche encore dessus, alors vous devrez faire vos propres recherches dessus, ahem.

Lors de ma conférence Soucougnan, Sukunabe, Deum : transversalité de la figure de la sorcière dans la diaspora africaine durant le Festival Dangereuses Lectrices, je présentais pour la première fois un millième de mes réflexions sur le sujet, en prenant par l’angle critique de “la sorcière” pour déconstruire l’imaginaire blanc occidental sur la corrélation entre femmes noires et sorcellerie, et pour confronter ce dernier aux écrits de femmes noires qui réhabilitent en fiction le personnage de la sorcière noire. Je ne sais pas faire un résumé de toute la conférence, mais l’idée est que cette stéréotypisation de la sorcière noire vue par un regard blanc avait aussi des conséquences sur la survie des cultes et croyances afro, en Occident. Tout ça pour dire que questionner la monstruosité, comme l’arme choisie des dominants Du coup, je pense vraiment qu’explorer en tant que femme noire occidentale, nos imaginaires et de les questionner sur les

Je pense qu’explorer cette thématique peut amener du beau, parce qu’il peut proposer un imaginaire d’émancipation et décolonial. Et que ce même imaginaire peut nourrir le réel et la pensée politique. Ça m’a personnellement beaucoup nourri sur le plan personnel, car ça me force à rester dans une remise en question de nouveaux diktats et de nouvelles formes de respectabilité sur les femmes noires.

Bref, si ça vous intéresse, vous pouvez un aperçu dans mon nouveau projet en ligne, Nos Jours Brûlés, une fiction qui se passe dans le même univers qu’Ino.

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