Sensitivity Reader et le faux débat de la censure…

Tapez Sensitivity Reader sur Google et vous aurez une belle image du “Les Français ont dix ans de retard dans le secteur de…” *soupir. J’avais laissé en brouillon cet article, en me disant que le sujet était peut-être l’affaire d’un petit cercle d’éditeurs criant “pas contents ! pas contents !” et que ce n’était pas bien grave. Et puis, cette semaine, le tweet de Bukku Editions a lancé le débat autour de cette profession. D’intéressants échanges s’en sont suivis, mais une bonne majorité des réponses se calquait sur le dénigrement médiatique que l’on peut voir actuellement. Je n’ai donc pas résisté longtemps…

C’est quoi un Sensitivity Reader ?

Sorti en mars 2019,un article du webzine Actualitté définit la profession de Sensitivity Reader comme ceci (je l’ai choisi car c’est l’article français le plus récent que j’ai trouvé sur le sujet) :

“Le sensitivity reader est une nouvelle profession qui ne cesse de se développer aux États-Unis. Sa mission : passer au crible des ouvrages et relever des passages qui risqueraient d’être perçus comme offensants ou désobligeants — notamment envers les communautés minoritaires. Lecteur sensible, lecteur censeur ou encore contrôleur de sensibilité, plutôt sauveur des minorités ou porteur d’une nouvelle grille de lecture ? “

Actualitté

Arrêtons-nous un instant sur le “risque d’être perçus comme offensants et désobligeants” : déjà, considérer que le travail d’un Sensitivity reader relève uniquement de sa perception (“être perçus”) ou de sa sensibilité (“offensants ou désobligeants”), c’est partir du principe que son travail ne repose sur aucune expertise, et que le texte, encore une fois dans une tradition bien française, est “sujet à interprétation”. Or, bon nombres de livres ne lésinent pas sur les clichés racistes, sexistes, homophobes, classistes, validistes, etc; sans que ça ne serve à l’intrigue et sont souvent le résultat d’une paresse intellectuelle ou créative.

La carte Joker du “tout texte est sujet interprétation”, nous est opposé chaque fois que l’on relève un passage discriminant. Elle sert très souvent deux objectifs :

  • Le dédouanement systématique de l’auteur : “mais vous savez, il n’a pas fait exprès/ce n’est pas lui, c’est son personnage !”. Cette posture empêche une réelle conversation autour de la responsabilité de l’auteur vis à vis de son lectorat, et de la transmission de son message. Dans la postface de mon roman A mains nues, j’expliquais comment j’avais dû réécrire un passage pour distinguer les actes sexistes d’un de mes personnages, de mon histoire. On ne peut se contenter du rôle de narrateur omniscient (qui se traduit souvent par “qui ne dit mot, consent”) et participer à la transmission de passages discriminants. Il est vraiment temps de sortir du nombrilisme de l’artiste qui consiste à dire “je jette une oeuvre dans le monde”, sans se soucier de la manière dont elle s’inscrit dans la société, et à quel discours elle appartient.
  • L’illusion d’un lectorat où tous les individus s’y retrouvent : flemme intense de revenir sur ce point. Entre l’invisibilisation de lecteurs minorisées dans les livres qui sont publiés; les discriminations vécus par les auteurs minorisés au sein même de l’industrie, et les éditeurs qui publient fantasmant un lectorat dominant (exclusivement blanc, masculin, cis, hétéro, valide, aisé…), devons-nous encore prouver que la majorité des éditeurs et des auteurs ne prennent pas en compte la diversité de leur lectorat, et plus largement, de leur société ?

Aussi, il est intéressant de voir que les détracteurs de cette profession sont plus soucieux de conserver “leur liberté de discriminer” en littérature, que de participer à une littérature réellement universelle. Et puis, la profession de Sensitivity readers suppose de faire appel aux personnes minorisées, comme des acteurs de l’édition. Or, on parle de cette même industrie culturelle qui ne fait aucun effort pour inclure nos histoires dans ses circuits, ni nos personnes, si l’on ne respecte pas ses normes…

Sans surprise, la profession du Sensitivity Reader constitue une réponse pratique au système de dominations qui gangrène tous les pans de notre quotidien, jusqu’aux médias culturels (cinéma, littérature, etc) que nous consommons. Et c’est bien pour ça qu’elle dérange. De plus, ce métier est un outil de transformation de la littérature, qui participe à la réappropriation de la narration par les personnes dominées : pas étonnant donc que l’on retrouve, dans le dénigrement de cette profession, le vocabulaire habituel utilisé à chaque dénonciation de clichés discriminants. Tout n’est que le fruit de notre sensibilitay et de notre amûr de la victimisation ; rien à voir avec un délit puni par la loi.

Rappelons l’article 225-1

Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur grossesse, de leur apparence physique, de la particulière vulnérabilité résultant de leur situation économique, apparente ou connue de son auteur, de leur patronyme, de leur lieu de résidence, de leur état de santé, de leur perte d’autonomie, de leur handicap, de leurs caractéristiques génétiques, de leurs mœurs, de leur orientation sexuelle, de leur identité de genre, de leur âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une Nation, une prétendue race ou une religion déterminée.

Constitue également une discrimination toute distinction opérée entre les personnes morales sur le fondement de l’origine, du sexe, de la situation de famille, de la grossesse, de l’apparence physique, de la particulière vulnérabilité résultant de la situation économique, apparente ou connue de son auteur, du patronyme, du lieu de résidence, de l’état de santé, de la perte d’autonomie, du handicap, des caractéristiques génétiques, des mœurs, de l’orientation sexuelle, de l’identité de genre, de l’âge, des opinions politiques, des activités syndicales, de la capacité à s’exprimer dans une langue autre que le français, de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une Nation, une prétendue race ou une religion déterminée des membres ou de certains membres de ces personnes morales.


En parlant de la loi, il serait aussi peut-être temps de revenir sur le mot “censure”…

Pourquoi ce n’est pas de la censure ?

Le copain Larousse définit la censure comme suit :

1. Examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications, émissions et spectacles destinés au public et qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle. (En France, les films doivent comporter un visa de censure, le visa d’exploitation, délivré par le ministre de la Culture après avis d’une commission.)

2. Commission de personnes chargées de cet examen.

3. Action de censurer, d’interdire tout ou partie d’une communication quelconque : Censure paternelle.

Un jour, un auteur m’a envoyé un synopsis de son livre pour enfants pour “avoir mon avis” dessus. Long story short, le pitch était d’un racisme ordinaire et malaisant (plus précisément, négrophobe) ; je lui ai donc non seulement expliqué ce que j’en pensais, mais aussi quel angle rendrait original son plot. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles.

En soulignant le caractère raciste de son intrigue, l’ai-je censuré ? Non, je lui ai délivré mon examen (je dis bien examen car : je suis concernée par la négrophobie; je travaille dessus depuis des années, et, enfin, le racisme n’est pas une opinion, mais un délit.), un examen donc, qu’il étaitlibre de suivre ou non. Peut-être est-il allé chercher quelqu’un pour le rassurer, peut-être a-t-il suivi mes conseils, peut-être pas… Bref, le procès de la censure fait au Sensitivity Reader donne à ce dernier beaucoup plus de pouvoir qu’il n’en a. De plus, on parle encore une fois d’une profession qui écarteraient des propos discriminants, pas des scènes crues ou des dialogues où un personnage aurait dit un gros mots.

Que propose le Sensitive Reader, alors  ?

De ce que j’ai vu, l’examen du Sensitivity Reader est un constat, sourcé un tant soit peu par l’histoire des discriminations et le contexte dans lequel le livre serait publié.

Initiée par Dhonielle Clayton, auteure afro-américaine et pillier du mouvement We Need Diverse Books, l’activitée du Sensitive Reader propose un consulting éditorial à un auteur/traducteur/éditeur sur un/des point(s) donné(s). L’article d’Actualitté, cité plus haut, a interrogé Marjorie Ingall, à la fois sur sa prise de position en faveur de cette activité, mais aussi sur sa méthodologie (je n’ai pas vu encore de textes sur les méthodos des agences de Sensitivity Readers : si vous avez ça, je suis intéressée).

Pour ma part, j’ai déjà fait du consulting éditorial : des manuscrits jeunesse où l’on me demandait d’étudier la portée raciste ou non d’une histoire, la communication de projets autour de l’afrodescendance, ou encore des passages de fiction sur lesquels l’auteur.trice doutait. Ces différents projets font, pour moi, partie du travail de Sensitive reader. Mon dernier travail en date portait sur une traduction d’un grand auteur – je vous en parlerai très bientôt – et ciblait la transposition de références culturelles afin qu’elles soient adaptés, soit à des afrodescendants français, soit plus largement à la diaspora. En tant que femme noire française, c’était à la fois gratifiant de se dire qu’on déblayait des propos pouvant renvoyer à d’autres afrodescendants, l’idée qu’ils n’existent pas en tant que lecteurs; mais aussi d’assurer une meilleure réception de l’histoire à tout un chacun (je reste vague car je ne peux pas en dire trop sur le projet, tant qu’il n’est pas sorti). Bref, c’était très intéressant et c’est clairement quelque chose qui rejoint mes activités politiques (si tu veux travailler avec moi, mon mail est ici, héhé).

Pourquoi ce travail est important ?

Parce qu’il est une profession qui, pour la première fois, responsabilise un idéal littéraire pour le rendre réellement universel : la question n’est pas tant de faire disparaître toutes les discriminations de la littérature; mais bien de responsabiliser l’auteur.trice dans la manière dont il les véhicule. De la même manière que l’on fait comprendre à un lecteur que tel personnage est “méchant” sans que le reste de l’intrigue ne soit insultante; un auteur.trice  peut très bien créer un personnage raciste, lbgtphobe, validiste, islamophobe sans que l’intrigue ne le cautionne. C’est un travail de finesse que se propose le Sensitive Reader propose d’étudier, et d’accompagner.

Aussi, on ne peut ignorer le caractère politique d’une transformation de la littérature : c’est la littérature française qui, a historiquement forgé la représentation stéréotypée des personnes minorisées, au prisme d’une élite à la fois auteur et lecteur; c’est elle qui par des essais faussement scientifiques, des carnets de voyage exoticisants et des textes caricaturaux, a façonné les clichés dont nous héritons et sommes victimes aujourd’hui; c’est aussi elle qui dicte dans des pays ex-colonisés comment “se raconter” par rapport à l’Europe; et qui va jusqu’à prendre nos voix pour parler à notre place etc, etc. Personne ne peut nier ce continuum historique et ses conséquences. Se contenter de cet imaginaire sclérosé, c’est faire le choix délibéré de faire un livre qui n’est pas pour tous – et dans ce cas, assumez-le.

Comme il l’est dit ici, la plupart des auteurs vise une juste représentation du réel et font preuve de rigueur quand il est question d’un domaine professionnel qu’ils ne connaissent pas… Alors pourquoi en serait-il autrement, lorsqu’il s’agit de l’expérience des minorisés ?

Enfin, comme toute profession, je pense qu’il y a de réelles interrogations à avoir sur cette profession, mais sur d’autres plans plus avancés (notamment sur la charge mentale, expérience vécue/expérience politique, etc), et elles seront très certainement houleuses et passionnantes à la fois… Malheureusement, cette conversation n’en est pas encore là en France !

Qui est vraiment le “sensitive” ici ?

La réaction épidermique des quelques articles français que j’ai vus est vraiment symptomatique de l’intérêt portée aux histoires silenciées : encore une fois, personne ne se soucie de la censure quand celle-ci s’applique à une réelle diversité d’histoires et d’acteurs. Alors, vivement qu’il y ait plus de Sensitivity reader ! J’aime imaginer que, si un livre de fiction contenant des propos racistes sort en librairies, en sachant que le service de Sensitivity Reader existe, l’auteur et l’éditeur auront clairement fait le choix de ne pas y avoir eu recours.

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