La colère selon : Warsan Shire #2

Ils demandent comment vous êtes arrivée ici ? Tu ne le vois pas sur mon corps ?

 

CONVERSATIONS À PROPOS DE CHEZ SOI
(au centre d’expulsion)

Donc, je pense que chez moi m’a crachée dehors, coupures d’électricité et couvre-feux comme une langue butant contre la dent branlante. Dieu, sais-tu comme il est difficile de parler du jour où ta propre ville t’a traînée par les cheveux, devant l’ancienne prison, devant les portails des écoles, devant les torses incendiés dressés sur des poteaux comme des drapeaux ? Quand il m’arrive d’en rencontrer d’autres comme moi je sais sur leur visage la nostalgie, le manque, le souvenir des cendres. Nul ne part de chez soi à moins que chez soi ne soit la gueule d’un requin. J’ai si longtemps porté en bouche l’hymne ancien qu’il ne reste plus de place pour aucun autre chant, aucune autre langue ou aucun autre langage. Je sais une honte qui te couvre d’un linceul, t’engloutit bout entier. J’ai déchiqueté et mangé mon passeport dans un hôtel d’aéroport. Je suis ballonnée d’une langue que je ne peux me permettre d’oublier.

Ils demandent comment vous êtes arrivée ici ? Tu ne le vois pas sur mon corps ? Le désert lybien rouge des corps des migrants, le golfe d’Aden ballonné, la ville de Rome sans veste. J’espère que ce voyage signifie plus que ces kilomètres, parce que tous mes enfants sont au fond de l’eau. Je croyais que la mer était plus sûre que la terre ferme. Je veux faire l’amour, mais j’ai les cheveux qui puent la guerre et courir et courir. Je veux m’allonger, mais tous ces pays sont comme ces oncles qui te touchent quand tu es enfant et endormi. Regarde toutes ces frontières, leurs bouches écumantes de corps brisés désespérés. Je suis la couleur d’un soleil ardent au visage, la dépouille de ma mère n’a jamais été ensevelie. J’ai passé des jours et des nuits dans le ventre du camion ; je n’en suis pas sortie la même. Quelquefois j’ai l’impression que quelqu’un d’autre s’est revêtu de mon corps.

[…]

Je les entends dire rentre chez toi, je les entends dire putain de migrants, putain de réfugiés. Sont-ils vraiment si arrogants ? Ne savent-ils pas que la stabilité est pareille à cet amant à la bouche pleine de douceur se coulant sur ton corps un instant ; et l’instant d’après te voici tremblement gisant sous les décombres et les devises anciennes, attendant son retour. Tout ce que je peux dire, c’est que naguère j’étais pareille à toi, cette apathie, cette pitié, cet accueil à contrecœur et maintenant chez moi c’est la gueule d’un requin, maintenant chez moi c’est le canon d’un fusil. On se reverra de l’autre côté.

Née au Kenya, Warsan Shire est une poétesse britannico-somalienne.

Extrait du recueil .Où j’apprends à ma mère à donner naissance [Teaching my mother how to give birth, Flipped eye publishing, Londres, 2011], éditions Isabelle Sauvage, Collection corp/us dirigée par Sika Fakambi, 2017, pp. 28-29-31. Traduit par Sika Fakambi.

 

Quel écho aujourd’hui ?

J’avais choisi ce texte, bien avant le deuil. Bien avant de perdre quelqu’un qui, par un concours de circonstances, n’est pas né sur le “bon” continent : le “bon” continent, c’est celui dont on ne pille pas les ressources,  dont on ne contrôle pas les gouvernements ou la monnaie, celui où il est “plus facile” d’avoir accès aux soins “parce que j’imagine qu’en Afrique, hein, ce sont pas les mêmes conditions…”. Les conditions, c’est un peu ce mot poli pour évacuer la cause d’un contexte donné : ce parent a été l’énième victime d’une histoire, et d’un système ayant broyé d’autres individus, et d’autres pays du Sud dans ses rouages.

Au-delà de cette colère personnelle, il y a, je crois, de quoi nous rappeler l’importance de la place des femmes migrantes dans nos luttes : leur vulnérabilité fait partie des nombreux motifs justifiant les alliances politiques avec des mouvements féministes africains. Leur vulnérabilité n’est pas intrinsèque à leurs personnes, mais bien le résultat de contextes oppressifs, de migrations contraintes, de politiques d’accueil. Le texte de Warsan Shire le rappelle.

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