Pourquoi la spiritualité est un enjeu afroféministe ? – Part. 1

Introduction :

Une série d’articles que je couve depuis plusieurs mois, après m’être demandée par quel pan je souhaitais l’aborder, avec quels mots, quelle approche… Celleux qui me lisent sur Twitter vont retrouver les bribes de réflexion déjà évoquées, et je vais pouvoir enfin aborder en long et en large ce thème, avec un peu plus de sérénité.

Après cinq ans à tenir ce blog, et à y traiter bon nombre de sujets divers touchant les femmes noires, l’un des pans de l’afroféminisme que j’ai toujours voulu développer, c’est la spiritualité comme arme d’émancipation afroféministe. Plusieurs podcasts, recherches pour ma trilogie, et discussions m’ont amenée à mettre de l’ordre dans ce magma de pensées, mais parmi toutes ces inspirations, c’est une interview de Mallence Bart Williams qui a été un déclic, l’une des rares à savoir en parler si bien.

Je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’elle dit (par exemple, sa conception  du corps des femmes noires limite cette question aux femmes cis et valides; et sa lecture du matriarcat me semble un peu simple, j’y reviendrais etc), mais sa réflexion m’a beaucoup inspirée.

Grosso modo, quand on parle de spiritualité dans beaucoup pas mal de milieux féministes traditionnelles, on n’entend que “religion”, avec une lecture monothéiste de ce propos et tous les raccourcis qui vont avec (“religion => soumission de la femme” etc). Ces mêmes a priori nourrissent également une islamophobie non dissimulée dans plusieurs cercles féministes en France, et plus largement en Europe.

Or, si on garde en tête une perspective féministe décoloniale, et le rôle du christianisme en tant qu’arme politique ayant servi à coloniser et asservir les plusieurs populations africaines notamment, il y a tout un pan de croyances précoloniales à étudier et à se réapproprier.

En tant qu’afroféministe, j’ai le sentiment qu’il y a un carrefour où on a les choix de : soit se réapproprier des croyances précoloniales, soit de se réinventer, soit de s’émanciper de toute spiritualité. Et en Occident, il y a souvent le postulat d’un féminisme blanc qui sous-entend qu’être féministe et indépendante, c’est nécessairement s’affranchir de toutes croyances, spiritualité, etc.

Je pense sincèrement que cette question peut alimenter  un dialogue entre femmes noires, notamment avec celles qui ressentent que la question de la tradition n’est pas abordée dans le(s) milieu(x) afroféministe(s) français; mais aussi qu’elle s’inscrit dans une réflexion sur le selfcare des femmes noires.

Note : je n’ai pas trouvé d’autres entrées en matière à ce sujet que mon vécu.

 

I. “Malè an Fanm, sé Malè tout’ fanm”*

“Tu es dans le même état que toutes les femmes noires que je connais et qui vivent en France : épuisée physiquement et psychologiquement. Il faut que tu ailles quelques temps dans un pays de noirs pour te reposer et te ressourcer. Et en allant en Martinique, tu rentres chez toi.”

Ce sont, à peu de choses près, les paroles qu’une amie martiniquaise m’a glissées à l’oreille dans un couloir, alors que je venais de fondre en larmes. C’était il y a un mois. La dépression m’avait bien broyée; la moindre discussion m’épuisait et malgré tout, il me restait des projets à terminer. Ce jour-là, je pensais tenir le coup, jusqu’à ce qu’elle me demande, un peu à l’écart de l’atelier en cours, “ça va ?”.

Cette année se résume à un ensemble de montagnes russes dont je pensais être sortie indemne, malgré les micro et macro agressions, le cyberharcelement, la charge de travail, la promotion de mes publications, etc. Et on se sent d’autant plus seule quand la plupart des gens sur les réseaux sont plus soucieux de savoir si oui ou non vous allez retweeter leur projet, que de demander si ça va.

Quelques jours plus tard donc, je partais en Martinique, en famille. Voilà 6 ans que je n’y avais pas mis les pieds – par manque de thunes, obviously. Je n’y suis pas née et pourtant, cette île fait partie de mes “chez moi”. Dans l’avion, je n’attendais qu’une chose, un infime détail : être happée par cette bouffée de chaleur, qui vous saisit en sortant de la passerelle de l’avion. L’odeur d’humidité nocturne, quand le soleil se couche et que les grillons entament leur chant dans la campagne, derrière les habitations créoles; où les bâtisses les plus anciennes se distinguent par leurs façades verdies par la végétation…

Je me suis souvent interrogée sur ce “chez moi” martiniquais : à quoi il tenait ? aux interpellations en créole de mes tantes ? aux plats de balaous frits, de pois d’angole, d’igname, d’haricots rouges, de chatrou, de lambis, de glace-coco ? J’avais d’abord l’intention d’y poser un regard critique, quand j’ai réalisé que les Martiniquais que je croisais le faisaient déjà pour moi : une caissière, une vendeuse sur un marché, un guide à l’entrée d’un musée, tous me lançaient le même regard interrogateur; celui qu’on lance à ceux nés ou venant de l’hexagone. Je n’étais pas vraiment surprise,  j’avais vécu la même chose en allant au Congo, et mes interlocuteurs se déridaient quand je disais de quelle famille j’étais. Néanmoins, j’avais peur de me buter à cette insécurité, celle qui nous fait hésiter sur le fait d’apprendre ou pas le créole, de peur que les locaux se moquent.

Mais j’étais venue pour me reposer et me soigner. Alors, j’ai cessé de me poser toutes ces questions et j’ai décidé de prendre ce qui pouvait être pris. Personne ne pouvait m’enlever le sentiment d’appartenir à quelque chose quand j’étais chez moi, au Gros Morne, ou quand j’arpentais les rues derrière la fanfare carnaval après le tour des yoles; ou quand j’écoutais le chant sur la plage de Case-Pilote.

Sur la route de Case-pilote

 

Je suis retournée dans  des endroits que, plus jeune, je ne visitais que sous la contrainte. J’ai écouté avec attention le nom des plantes avec lequelles les esclaves se soignaient, pris des notes, demandé à mes proches ce qu’ils m’avaient déjà raconté; revu l’arbre généalogique de notre famille, remontant jusqu’à la première esclave, confronté les contradictions de certains aïeux qui n’étaient pas des nèg mawons, résistants ou autres, etc. Et puis, j’ai repensé à cette même amie qui m’avait consolé avant mon départ : « “Une fois, je parlais à une amie qui me disait “quand tu vises le fond,  pense à tes ancêtres. Pense à tous ce qu’ils ont traversé. Cela doit te donner de la force pour continuer.” » Ce n’était pas une manière de taire, ou de nier ce que je traversais, ni de dire “ils ont vécu pire que toi, alors tu n’as pas le droit d’abandonner”, mais plus une manière de me dire : tu peux trouver de la force là toi aussi.

Savane des pétrifications

Un soir, je me suis tournée vers une de mes tantes peu bavarde, souvent la mine peu souriante, pour lui demander si elle se souvenait du bain de feuilles qu’elle me donnait plus jeune. Elle était surprise, probablement parce que la jeune femme qui venait de fêter ses 26 ans, ne ressemblait plus à l’enfant de trois ans qu’elle lavait avec des feuilles odorantes.

Il y avait cet homme aussi, pris en autostop sur la route vers le Sud qui, malgré son fort accent martiniquais, avait vécu plus de temps dans l’hexagone qu’en Martinique. Il me parlait comme un oncle, avec une chaleur exacerbée mais sincère. Des proches à lui étaient nés dans le même coin du Loiret que moi, et nous avons réalisé que nous avions dû nous croiser sans nous connaître. Quand nous nous sommes rapprochés du Diamant où nous devions le déposer, j’avais envie de lui demander ses coordonnées pour qu’on garde contact. Il m’a devancé en me disant “On va se revoir”. Ce n’était pas une manière polie de terminer une conversation, mais une étrange promesse. Souriant, il a insisté encore “on va se revoir”, comme pour me rassurer, balayant la nécessité d’échanger nos noms. Son air convaincu m’a laissé un sentiment de flottement quand il s’est éloigné, nous saluant de loin à mesure que la voiture reprenait la route.

Tous ces détails, mis bout à bout, m’ont permis d’identifier ce que je qualifiais de “chez moi” et m’a soigné un peu plus chaque jour dans ma dépression. J’étais venue sur mon île, vide et amère de voir que dans une société oppressive, une femme noire ayant décidé de lutter avait 90% de chances de finir à la quarantaine, avec une santé mentale violentée, au fil du temps; que l’éternelle endurance face à l’adversité qu’on lui prête était souvent un poison (qu’il soit synonyme de “poto mitan”, “reine d’Aafrique” ou autre d’ailleurs). J’ai repensé à cette expression martiniquaise évoquée par la podcasteuse Célia P. :

“Ceci étant dit [la sororité] me fait souvent penser à l’expression martiniquaise que je ne comprenais pas bien plus jeune mais que je comprends mieux maintenant : « Malè en Fanm, sé Malè toute fanm ». Cela veut dire littéralement que le malheur d’une femme, est le malheur de toutes les femmes. Plus précisément qu’aucune femme dans nos sociétés ne peut échapper à sa condition, qu’elles seront toutes d’une façon d’une autre victime de la société patriarcale. Et que pour tenter d’échapper à cela, nous devons nous unir et être solidaires.”

J’y ai repensé, tant le parcours de femmes noires engagées suivent malheureusement le même schéma. J’ai aussi repensé à ces femmes noires plus âgées qui m’avaient écouté, aux expériences qu’elles avaient partagées. Et, très vite, j’ai compris que je n’étais pas la seule à avoir ce sentiment.

 

2. Penser le karma, seul soutien de la résilience ?

“[J’ai l’impression que nous partageons] la peur/du respect des croyances des anciens, et notre conception commune de ce qu’on pourrait estimer comme le karma. J’ai remarqué beaucoup de points communs dans des aspects de la spiritualité avec beaucoup de femmes noires, parmi lesquels on trouve notamment ces trucs-là. L’idée de résilience face à ce que le sort peut nous faire subir; que nous sommes spirituellement challengées parfois et que rien d’autre que la foi en nous-même ou nos croyances ancestrales ne pourra nous en « sortir », l’idée de laisser le temps au temps…. “

C’est ce qu’une autre amie martiniquaise me confia, lorsque je lui ai envoyé l’ébauche de cet article. Ce n’est pas nouveau, le discours autour de la résilience s’appuie autant sur des éléments factuels (“il te faudra faire deux fois plus, pour avoir la moitié de ce qu’ils ont”) que sur des éléments historiques (“Pense à ce que tes ancêtres ont traversé pour que tu en sois là aujourd’hui”). Ces phrases, entendues souvent dans nos cercles restreints, oscillent toujours entre l’avertissement face à une société oppressive, et la mise en avant de notre responsabilité vis à vis de nous-mêmes. Mais comment vivre notre présent quand nous sommes constamment ramenées à un passé douloureux et une société violente ? Dans “Stratégies de Survie chez Edwidge Danticat, Jamaica Kincaid et Toni Morrison”  – thèse que j’ai maintes fois évoqué sur ce blog -, Josette Spartacus analyse la manière dont est convoquée la spiritualité chez une personne socialement dominée, notamment dans les travaux d’auteures noires.:

Lorsque le moi a été anéanti de manière sociale et culturelle et qu’il tente de se réaffirmer, il donne aussi naissance à une forme de cosmogonie. L’être, débarrassé de sa condition de sous-homme, devient un géant, un titan et/ou un dieu. Les références à Chronos, Zeus et Gaïa sont à mettre en parallèle avec les références aux Dieux de l’Egypte ancienne et au Dieu unique de l’Ancien et Nouveau Testament parce qu’elles jouent un rôle identique : elles servent de point d’ancrage d’où l’être anéanti et chaotique peut jaillir. C’est aussi le point où les religions polythéistes et monothéistes se rencontrent : le moment ultime de la reconnaissance de son propre chaos qui est aussi le moment de la reconnaissance du moi, quelquefois surdimensionné.”

Être en dialogue avec une spiritualité, quelle qu’elle soit, c’est donc trouver un équilibre entre une résilience – inhérente à notre histoire et à notre condition – et le soin apporté à notre santé physique ou mentale dans le présent. Il ne s’agit pas de trouver des échappatoires, mais bien de pallier les dérives d’une résilience fantasmée, qui repose souvent sur le sacrifice de soi, en dépit de notre bonheur. Penser la notion de karma, c’est notamment contrebalancer la nature systémique des violences que nous subissons au quotidien – à tort ou à raison, peu importe.

 

3. Ce qui n’est pas palpable, n’est pas utile ?

Dans un contexte occidental, les solutions abordées autour de la question du care des femmes noires tendent souvent vers le matériel et/ou le soin. Si ces deux éléments ont leur place dans cette large discussion, j’ai le sentiment qu’ on accorde peu d’importance à la spiritualité en tant qu’outil d’émancipation, et en tant que ressources pour poursuivre une lutte politique. Parce que le terme lui-même, souffre d’une mauvaise réputation ou d’approches limitées dans les milieux féministes occidentaux. On reproche à ce concept d’être parfois trop vague, trop déconnecté des réalités. Or, ces a priori participent à mettre de côté une discussion nécessaire avec les femmes noires soucieuses de trouver un équilibre entre la tradition/les croyances et leur afroféminisme. Sans être une théologienne, je me dis qu’il est peut-être temps d’aborder quelques points d’entrée sur ce sujet… Pour mieux se retrouver.

Dans une seconde partie, nous verrons comment la spiritualité a fait l’objet pratique womanist, ainsi que d’autres lignes politiques empruntées par des femmes noires afin d’utiliser celle-ci comme un outil d’émancipation.

Part 2.

Pour aller plus loin :

Interview pour The Future is beautiful (anglais) de Mallence Bart-Williams(portrait de l’activiste en français)

 

7 thoughts on “Pourquoi la spiritualité est un enjeu afroféministe ? – Part. 1

  1. C’est bien intello tout ça. Je suis un martiniquais né et élevé en région parisienne. Mon choix de vie m’a amené, à l’aube de la trentaine, dans mon pays d’origine voici 28 ans. Fais le calcul, j’arrive à un âge où on peut faire le bilan. Une vie où pas un jour je n’ai regretté mon choix. Mais aussi sans un jour où, au hasard de ma vie professionnelle, syndicale, associative et familiale, je ne me sois posé la question de notre place aux un(e)s et aux autres dans cette société où les rapports de domination sont si exacerbés.
    Les femmes évidemment , dans ce contexte, sont confrontées à nombres de difficultés. la spiritualité dont tu parles demande à être vraiment précisée. tu n’ignores pas à quel point, ici, elle peut être empreinte de chrétienté avec tout ce que cela peut représenter de difficultés pour s’approprier un nouveau MOI.
    J’aimerais ramener aussi à tout un tas de problèmes dus à la précarité, au manque d’éducation… qui font vivre nos compatriotes dans une urgence qui ne permet qu’à la marge de s’intéresser aux questions que tu poses. Sa pa vlé di ki nou pa ni a chèché adan direksyon tala. Je n’ai hélas que peu de gens qui cherchent dans cette direction avec les idées que tu développes. Je t’encourage et tenterai de te suivre sur les réseaux sociaux. Bon courage. Tjenbé rèd pa moli.
    Olivier

    1. Bonjour Olivier,
      Je t’invite à lire l’ensemble de la série pour te faire une opinion – peut-être cela te semblera plus concret, et loin du christianisme, également. Comme je l’ai dit cette 1ere partie est une entrée en matière; et le reste du blog, où la précarité, la santé, le logement, le travail, les violences genrées, et autres problèmes du quotidien, sont abordés. 200 articles, y a de quoi faire 😉 Merci de ton soutien !

  2. Merci de nous faire découvrir ces réflexions, j’ai hâte de lire la suite. Je fais partie de ces féministes blanches matérialistes qui ont tendance à associer le mot spiritualité à des pratiques ésotériques ou religieuses qui sont parfois assez loin de ma conception de l’émancipation, ceci dit je ne suis pas du tout en croisade contre les pratiques spirituelles ou même religieuses en tant que telles, et par ailleurs “spiritualité” est un terme assez vaste pour recouvrir des choses très diverses. Ces dernières années, on a vu fleurir les articles sur la figure de sorcière comme symbole féministe fort, sur la pratique de la Wicca ou d’autres types de sorcellerie comme pistes d’empowerment etc, et je suis souvent très dubitative à titre personnel, même si je pense comprendre ces démarches et que je suis même réceptive à certains aspects. Ton texte m’a beaucoup intéressée, je remercie Marie de La Lune Mauve de l’avoir partagée, ça nous permet de sortir d’un débat assez ethnocentré finalement et d’avoir un autre point de vue sur ces questions

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