Pour une lutte accessible et transmissible

Le 7 octobre 2017, j’ai participé à la conférence WOC Europe à Amsterdam pour une intervention sur la misogynoir en France et comment cela constitue un système visant la vie sentimentale et sexuelle des femmes noires. Il a plu toute la journée, mais la chaleur que l’on trouve quand on entre dans une salle remplie de femmes noires vaut tous les maux – instant poeysie.
J’avais déjà parlé sur Twitter de mes impressions sur toutes les interventions que j’ai vu et cette conférence est sans conteste la rencontre afropéenne que j’ai préféré. Parce qu’il y a une démarche de vulgariser et de proposer des analyses s’articulant sur des cas pratiques, parce qu’il y a un fonctionnement associatif qui va jusque dans la logistique (on a mangé de la soupe gandja, c’est comment ? <3) et parce qu’on a un panel réellement européen.
Pas avec des américain.e.s qui parlent de l’afropéanité, pas avec une majorité d’intervenants américains et une minorité d’afropéens, pas avec une majorité de présentations sur les expériences afro-américaines en parallèle avec ce qui se passe en Europe, mais sur et par les afropéens.
Non pas que je sois aigrie, mais le contraste m’a sauté aux yeux lors de cet évènement : il y avait une réelle diversité des intervenantes – en comparaison à d’autres : Irlande, Allemagne, UK, France, Espagne…
C’était également intéressant de comparer les stratégies politiques et de voir comment elles sont définies par un contexte donné : par exemple, le collectif Yon Afro, a choisi une image blackféministe* (logo, nom, etc) mais est un collectif de femmes racisées. Pourquoi ? Parce qu’il a été fondé par des femmes noires, et créé dans une dynamique qu’on pourrait qualifier de blackfeminist* et que les femmes non-noires sont des alliées politiques dans ce collectif. Cela implique également qu’elles interrogent leur négrophobie en  tant que personnes non-noires, etc. Cette organisation du collectif correspond à un contexte propre à Dublin, capital avec très peu de mixité, et donc peu d’espaces pour les femmes racisées de se rencontrer.
Je trouvais cela aussi intéressant quand on sait qu’au UK, cette coalition entre personnes racisées a donné lieu à une sorte de glissement de la négritude, appelé Political blackness – « négritude politique » – sorte de parapluie sous lequel regroupé l’ensemble des expériences de personnes racisées face à une société raciste. C’est une notion qui fait énormément débat au UK, et qui correspond, là encore à une histoire spécifique de la migration (on a une immigration caribéenne, d’Afrique anglophone, de l’Asie du Sud, etc, très forte, avec une histoire de l’antiracisme différente…) .
Tout ça pour dire, gardons-nous de commencer à faire des comparaisons dans la bancalité !
« I’m a black woman, I always have to wait what it means for the other »
Citation d’une intervenante
Néanmoins, force est de constater que l’une des critiques formulées sur ce type d’évènements internationaux, est son accès. Hélène Christelle Mungayende, co-fondatrice de IAMSHERO et connue sous le nom de @helenechristelle, a fait une intervention sur l’afropéanisme lors de cette rencontre.
Sur scène, elle est arrivée en déconstruisant toutes les dynamiques d’oppression qui s’exerçaient dans la salle, rien qu’avec des femmes noires : ça allait de l’esthétique de l’afro long et volumineux et donc la manière dont une imagerie nappy est érigée comme modèle, parfois ; à la question du format académique (« je suis sur scène, dans cette dynamique où je vous délivre quelque chose et vous le recevez, etc »), jusqu’à l’absence intergénérationnel de ce type d’évènements (« J’aimerais que ma mère puisse être ici et comprendre nos discussions, et cela suppose de s’interroger sur les mots que nous utilisons »).
Résultat : Hélène Christelle a fait le choix d’une conversation partant d’anecdotes personnelles et familiales, hors de la scène. Même aujourd’hui, j’ai du mal à l’écrire comme étant une présentation, tant il était question de s’émanciper d’un académisme parfois forcée.
Je me suis totalement retrouvée dans cette intervention et au moment des échanges, j’ai posé la question au panel sur l’Afropéanisme sur les mesures à mettre en place pour :
  • favoriser l’accès à ce type de rencontres : j’ai payé un billet d’avion, une réservation chez l’habitant, plus les frais sur place, ce qui représente un coût qu’on ne peut pas toutes débourser; et ce qui favorise l’accès de cet évènement à un public de classes moyennes, voire CSP+. Et enfin, l’accès à des rencontres à l’international impliquent un mode de déplacement qui privilégie un public valide, restreignant encore une fois l’accès.
    Il est donc important de questionner ensemble les stratégies pouvant être mises en place à l’international, comme ça l’a été fait par Fania Noël et Sihame Assbague pour des évènements collectifs s’adaptant à la bourse de chacun.
  • favoriser la transmission des savoirs à un public francophone : 
    D’une part, la conversation afropéenne est encore aujourd’hui monopilisée par l’anglais, ce qui créé des rapports de force entre les expériences transmises dans les communautés à l’international. En tant que française et donc francophone, il me semble qu’il faut être critique sur la reproduction d’une surreprésentation de l’expérience UK, au moment même où la surreprésentation des expériences US et de l’impérialisme américain est de plus en plus présente. L’anglais favorise grandement la diffusion d’un média, et donc de paroles, de récits, etc.
  • favoriser la transmission des savoirs à un public plus âgé : notre génération a une aisance avec l’anglais, du fait de la mondialisation et d’une surexposition à la culture américaine, mais qu’en est-il de nos mères, tantes, grands-mères ? Sans tomber dans l’écueil d’apposer nos combats à celles de nos aïeules – car le caractère générationnel amène aussi à des incompréhensions en terme de contextes qui nécessitent un dialogue, et non simplement un « TOUS ENSEMBLES HEY ! » – , la transmission mutuelle de savoirs et la coordination de nos luttes me semble primordiale. Que puis-je leur apporter en tant qu’afroféministe ? De quels soutiens ont-elles besoin ? Bien souvent, comme le rappelait Le Kitambala Agité, le soutien peut certes avoir des formes matériels – les aider à diffuser une pétition, à avoir une prise sur les réseaux sociaux, être un relais en somme – mais aussi se traduire par une forme d’accompagnement moral.
    Lorsque ma grand-mère, qui ne peut se déplacer qu’à l’aide de quelqu’un, devait repartir en Martinique, le personnel de l’aéroport n’a pas hésité à lui dire d’attendre debout son fauteuil roulant car « c’est le protocole ». Mais surtout, parce qu’une femme noire avec un handicap n’est jamais perçue comme vulnérable ou patiente potentielle, etc. Je – en tant que personne plus jeune, valide, et consciente de la racialisation des personnes noires malades, – suis allée taper à toutes les portes pour lui avoir ce fauteuil et pour qu’on la prenne considération. C’est une anecdote personnelle, mais déjà, plusieurs dynamiques recroisent la notion de relais intergénérationnel, chose dont on parle trop peu dans la sphère afroféministe, à mon goût.
Bien entendu, il n’est pas question de reprocher à la conférence WOC Europe de ne pas être parfait. Rappelons que c’est une organisation bénévole et militante, qui n’en est qu’à sa 2nd édition et qui est soucieuse d’évoluer avec les critiques qu’on apporte. D’ailleurs, si je ne me trompe pas, la 3e édition aura lieu à Berlin, préparez vos billets XXXbus !
Juste, questionner l’accessibilité et la transmission d’une lutte fait, à mon sens, partie des enjeux primordiaux pour un mouvement dit collectif. C’est aussi l’occasion de pointer l’invisibilité dans un même mouvement en France de certains vécus et de certaines expériences de femmes noires ; qui ne sont pas perçus comme assez « cool » ou « assez Angela Davis ».
Enfin, ces rencontres à l’international permettent aussi de souligner l’importance de parler entre nous, entre afroféministes, de parler des différents courants qui traversent, après quatre à 5 ans d’activités fortes, nos collectifs et nos individualités; nos différends politiques existants, etc.
Mais déjà, je suppose qu’écrire un compte rendu fleuve d’un évènement ou des réflexions qu’il a suscité est déjà un exemple de transmission et le début d’une conversation plus large, non ?

Pour aller plus loin :

Militer : une activité safe ? Pour une critique politique de la notion d’espace safe
*Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le sujet, mais je pense qu’il est important de différencier afroféminisme et blackfeminism, surtout quand on compare des contextes anglosaxons au contexte français. Ca mériterait un autre post, non ?… offrez-moi des livres d’abord, ça me motivera, krkrkr.
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