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Réflexion #8: »Qui tient la culotte ? » ou l’afroféminisme dans le couple

J’ai souvent l’impression qu’on refuse de parler publiquement de l’afroféminisme et du couple.
Parce qu’il faut gérer la misogynoir ambiante qui nous attend de pieds fermes.
Parce qu’il y a toujours cette curiosité malsaine sur les femmes noires et leur sexualité, comme si elle était dénuée de vie sentimentale.
Parce qu’il faut gérer cette hâte que des femmes blanches ont à vouloir dire « bah voilà, ça c’est une question de femme, pas QUE de femmes noires ».
Parce qu’il y a cette fatigue d’avoir pour audience un white gaze ou un « non-black women »gaze sur cette question.
Pour toutes ces raisons, on a tendance à faire un pas en arrière, ou à attendre l’occasion d’en parler discrètement, entre nous. Mais parfois, j’essaie de me rappeler que si je n’étais pas en région parisienne, je ne bénéficierai pas nécessairement de ce « nous » qui a fleuri il y a presque quatre ans, et qui a d’abord commencé avec des confidences et des cris sur les réseaux sociaux. C’est ce qui m’a fait dépasser un peu cette réticence à parler d’un sujet qu’on voudrait aborder, sans passer par la case « Vie personnelle ».

Note : je parle encore une fois d’un point de vue de femme cis hétérosexuelle en couple monogame et exclusif. Je ne parlerais pas du bagage culturel ou de la question ethnique (« selon que mon partenaire appartienne à ma communauté ou pas », « selon que mon partenaire soit né ici ou pas » parce que je pense en avoir déjà parlé et que ce post n’est pas censé se transformer en encyclopédie, help me God.)

« Heureusement qu’il sait »

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Tout a commencé avec une conversation bon enfant avec une amie sur notre manière d’être à cran durant nos règles. On riait de nous-mêmes et de la manière dont on rentre dans certains clichés sexistes de la « femme hystérique/ultra émotionnelle/etc pendant ses règles »,comment on le gérait avec notre entourage, au boulot et avec le partenaire. J’ai fini la conversation par dire « heureusement que [mon partenaire] sait que c’est sexiste, ce genre de lectures réductrices… ».

Puis, je suis rentrée chez moi, j’ai fait le dîner avec la petite voix afroféministe poussée à l’extrême dans ma tête :  « Madame fait la cuisine pour monsieur ce soir ? hinhinhin » – mais siiii, tu sais, la même petite voix qui compte les points pour assurer une bonne égalité et équité au sein du couple dans la répartition de tâches ménagères parfois, tmtc. Je me suis arrêtée, une seconde, et me suis encore dit « haha, heureusement qu’il sait… ».

Qu’il sait après nos débats sur l’afroféminisme, ce que je vis avec mes luttes, qu’il sait en quoi ça le concerne, qu’il sait être mon alliée politique, qu’il sait qu’il a des défauts, qu’il sait l’impact de ses privilèges, etc… Ce « Heureusement qu’il sait » est le résultat de multiples et longues discussions où lui et moi savons à quoi s’en tenir et quelle est la place de mon afroféminisme dans le couple. Ça ne veut pas dire qu’on est d’accord sur tout, – loin de là – mais plutôt qu’on a balisé la place que cela prend, mis en regard avec ses propres idées politiques. Un peu comme se mettre d’accord sur l’emplacement du canapé bleu,même si çà jure avec le tapis jaune canari… On sait.

Avoir cette assurance qu’il peut être un allié politique – PEUT ETRE, parce qu’être un « allié » n’est pas, à mes yeux, un état immuable, mais bien le résultat d’actes politiques à un instant T, messieurs les « intersectionnels » de bio Twitter – … avoir cette assurance, donc, c’est aussi pouvoir apprécier que, en tant que féministe, mon partenaire voit l’expression de mon individualité dans un acte défini par le patriarcat comme étant mon devoir: oui, j’ai envie de faire la popotte ce jeudi 24 juin 2013 avec mon tablier, et de crier « chériiiii à taaaaable » parce que j’en ai envie, ce soir-là (bon, faut pas déconner pour le « chéri à table »hein).Non, ce n’est pas parce que mon genre est perçu par la société comme un critère déterminant pour effectuer cette tâche en faveur de mon partenaire dominant. Oui, nous sommes conscients d’appartenir à un système où les femmes effectuent 70% des tâches ménagères et avec une « charge mentale » souvent niée. Et oui, il faut questionner comment les rapports influencent le fonctionnement de notre couple ; mais non, ça n’efface en rien nos individualités respectives.

Vous saisissez un peu l’idée ?

« Qui porte la culotte ? »

Toutefois, ne nous leurrons pas : même si avoir balisée la question de mon afroféminisme m’offre un confort, qui me permet de préserver ma santé physique et mentale, cela n’efface pas les efforts quotidiens. A savoir : une personne privilégiée évolue dans un système qui s’assure de maintenir sa hiérarchie, et donc les oppressions. Même si le travail effectué à expliquer mon afroféminisme peut permettre à mon partenaire d’ouvrir les yeux, il y a toujours le risque que :

  • Il s’accommode de ce que je lui ai transmis, et continue sa vie « parce qu’il sait, de toute façon ». C’est le versant du « Heureusement qu’il sait », et l’installation d’une sorte de complaisance de l’allié auto-proclamé.
  • Il estime notre couple comme un espace à part : le versant du « la société est un système, mais notre couple y échappe, parce qu’on s’aime/on est «  » » » »safe » » » » « . Or, le couple est l’un des espaces de vulnérabilité maximum, qui évolue dans le temps, et qui peut épuiser encore davantage.
  • Nos désaccords politiques grandissent : bah oui, nos engagements grandissent avec nous, se forgent, parfois vers quelque chose de plus radical, et parfois vers quelque de plus souple (not my case, though), parce que le système est toujours là, qu’on y réagit de différentes manières. Et parce que nous restons des personnes différentes.

Rien est immuable, tout se travaille, et parfois, le fait de fournir autant de travail dans le couple que dehors, peut parfois être trop lourd en terme de coût émotionnel, physique et psychologique. Comme disait Sartre dans cette citation qui a survécu à toutes les dissert’ de philo : « L’enfer, c’est les autres ». Le couple n’existe pas comme une fraction indépendante de la société, il est une parcelle avec ses mécanismes, ses privilèges (quand tu vas à la pharmacie avec ton partenaire et que la pharmacienne te sourit parce que tu as un chaperon, quand ton entourage est « rassuré » que tu sois en couple et attend que tu gravisses chaque étape normée).

Autrui va donc aussi attaquer la configuration d’un couple lorsque l’un des partenaires est engagé/activisite/vocal et l’autre nom: « Qui tient la culotte ? » suppose toujours « Si c’est pas l’homme, c’est elle, donc ? », une manière d’aborder un autre pouvoir « dans le couple » pour ne pas parler de celui socialement, politiquement, et économiquement déterminé par la société comme dominant: le genre masculin. C’est un peu comme chercher une oppression à l’échelle individuelle où la femme serait à même d’exercer le même rapport de force qu’un homme, « de toute façon ».

Pour ma part, la réaction de l’entourage masculin  de Mr Roots face à mon afroféminisme était sans appel : « de facto », je l’influençais, et peut-être même le poussais à « voir le mal partout ». A l’inverse, jamais il n’aurait questionné le fait que je ne parle pas d’afroféminisme, que j’accepte ma place dans un système donné.

Parce que mon afroféminisme force à « penser le couple » en tant qu’espace de domination possible, autrui va vouloir empêcher cela : « laisse ton afroféminisme en dehors de la maison », « il y a des choses qui devraient rester sur le pas de la porte, tu sais », « ne l’embête pas avec ces choses là, c’est un garçon »… *criquet*.

C’est bien sûr dans ces situations là, que mon partenaire peut être un allié politique, et investir un débat qui me coûterait en temps et en énergie.

Mais alors, impossible donc de vivre son engagement pleinement en tant que femme noire sans être seule ?

Lutter (même) dans le couple

New York, NY, USA --- African American woman with engagement ring holding fiancee's hand --- Image by © Roy Hsu/Blend Images/Corbis
New York, NY, USA — African American woman with engagement ring holding fiancee’s hand — Image by © Roy Hsu/Blend Images/Corbis

Parler de lutte dans le couple se heurte souvent à une reconstitution des Jeux Olympiques de la Bonne Afro/féministe. C’est souvent une conversation balisée par des injonctions, où l’on minimise trop souvent le coût physique, émotionnel et mental du rapport à autrui.

 

Zoe Samudzi, activiste afro-américaine queer avait exprimé son malaise face à un modèle de couple monogame, compte tenu du coût émotionnel que cela représentait, de l’invisibilité des études sur le cas des racisées en couple ou dans des relations polyamoureuses, et s’est intéressée à l’anarchie amoureuse.
L’anarchie amoureuse est un concept prônant un type de relation qui garantit l’autonomie des partenaires, une flexibilité entre eux et aux yeux de l’hétéronormativité dans une société, et une notion d’engagement adapté aux dits partenaires. C’est donc,  en théorie, la construction d’une relation qui s’affranchirait des normes hétérosexuelles, genrées, mais aussi validistes, classistes, racistes, etc.
Mais comme le dit Samudzi,là où ça coince, c’est que le manifesto, bien que séduisant en théorie, a une pratique qui reste très floue dès lors qu’on prend une grille de lecture intersectionnelle, et une identité marginalisée. Dans son article The Frequent Trauma Of Dating While Black And Female, elle explique notamment son expérience en tant que femme queer en relation polyamoureuse avec un/des partenaire/s blancs, et la violence subie en tant que femme noire.

En somme, la survie de notre personne en tant qu’individu dépend de notre choix politique ou conscient de nous préserver, dans un système qui ne le fera pas pour nous. Le couple ou, plus largement, la relation offre dans un imaginaire collectif, l’idée d’un espace safe dénué des violences et des oppressions qui régissent notre société. Or, cette préoccupation – celle de notre survie en tant que femme noire ++ –  ne peut se soustraire à cet idéal et accepter de baisser les armes, et de »prendre le risque ». C’est ce qui explique notamment le choix du célibat de quelques femmes noires, parfois engagées ou non, pour se préserver (et la question du célibat des femmes noires en soit est tout aussi politique, mais ça mériterait un autre article) (si vous en avez un, envoyez-le moi !).

Rester seule pour mieux vivre et se préserver ? Laisser son engagement à la porte de la maison ? L’emmener avec soi et le cultiver dans le couple, avec les forces que cela suppose ? En fin de compte, il n’y a pas de bonnes décisions, pas de bons critères. Il n’y a que des femmes noires sachant ce qu’elles acceptent ou non de leur.s partenaire.s, quelles batailles elles sont prêtes à mener dans un espace où elles sont le plus vulnérable, quelles luttes elles refusent. Ces choix peuvent ne pas plaire, ou pire, causer des désaccords politiques avec l’entourage, mais à la fin de la journée, chacune a fait son choix. Encore une fois, il n’est pas question d’excuser ou de justifier. Il s’agit plutôt d’une tentative – la mienne – d’analyser ce que j’observe, en général.

Comme l’explique la nigériane Spectra Speaks, c’est une question d’équilibre :

Ultimately, here’s what I believe: We need balance. I believe that by taking care of ourselves, we’re in a better position to care for community. Whenever my mother was strained, I preferred she disappeared for a few hours into her room then came out in a better mood then stay nagging and snapping at us the entire day. As an activist, I find that I’m no different. I’m much more efficient, tempered, and capable of supporting others when I feel nourished and spiritually centered.

Love and Afrofeminism: Is the Self Care Movement Individualist or Revolutionary?

Enfin, la lutte est aussi dans le fait de s’assurer que son partenaire (homme cis) soit conscient de son rôle dans un système patriarcal (hétérénormé cisnormatif, etc), valide (car c’est aussi le validisme qui maintient cette exigence de performativité sur le plan sexuel et d’accès à une relation sentimentale selon des critères physiques normés) et la manière dont il participe ou bénéficie des oppressions que moi, ma soeur ou une autre femme subissons.

 

Pour aller plus loin:

Sur le couple métisse (Femme noire/Homme blanc) : L’amour ne fait pas tout, par ThisisKiyémis
Sur l’impact du patriarcat dans l’espace du couple ou de la famille : L’amour est un outil de domination masculine, par Sans décliner.

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