#BookReview : Wild Seed d’Octavia Butler, une héroïne afroféministe

Cette intervention a été rédigée initialement pour un événement autour de l’Afrofuturisme d’Octavia Butler, avec la blogueuse Clumsy. Il y a donc des spoilers sur l’intrigue du roman !!!

Dans Wild Seed, le lecteur suit le parcours d’Anyanwu, une immortelle africaine qui vit paisiblement dans le village de ses descendants. Un jour, un esprit nommé Doro vient la prévenir de l’arrivée des esclavagistes et du début de la traite négrière sur les côtés du continent. Il lui donne le choix entre le suivre en tant que sa femme en Amérique du Nord où il a établi ses descendants aux pouvoirs surnaturels, ou de la tuer, elle et ses descendants si elle refuse de le suivre. Afin de sauver la vie des siens, Anyanwu le suit, au prix de sa liberté.

Wild Seed explore différents thèmes et différentes influences assez novatrices dans le monde de la science-fiction. Butler emprunte aux mythes africains, comme la déesse Anyanwu. Elle réussit à mixer le thème de la traversée, du corps noir comme marchandise en questionnant un idéal revendiqué par Doro.

Le village de Doro : image d’un idéal nocif.

Le village de Doro, allégorie d’un village de résistance dans un monde esclavagiste, puis ségrégationniste, regroupe des personnes, afrodescendantes ou non, dotées de dons, afin qu’ils procréent.

Cette volonté de créer un endroit avec une espèce supérieure : Doro cultive la recherche du meilleur métissage, d’un métissage idéal reposant sur les pouvoirs surnaturels. Ca peut être : la force physique, la télépathie, etc, etc. Peu importe l’affiliation entre les familles ou parents de ce village, toute union est bonne pour avoir un enfant plus puissant.

  • Contradictions de l’exil, une critique de l’auteure :

en fuyant l’esclavage et l’extermination des siens, Doro va reproduire un schéma où le corps des personnes est uniquement reproducteur, et soumis à sa volonté tyrannique. Or, les premières victimes de cette politique, ce sont les femmes.

Rappelons-le : dans Women, race and class, Angela Davis soulignait que les femmes esclaves n’étaient pas considérées comme « femmes » mais comme des outils de reproduction, et de rendement. C’est donc à travers le personnage Anyanwu que l’on va comprendre toute l’étendue d’une critique patriarcale.

  • Anyanwu, une héroïne face au patriarcat et au racisme

Le rapport de force qui caractérise la relation entre Anyanwu et Doro est une critique du patriarcat, allégorie de l’esclavage qui sert de contexte historique.

Anyanwu est appelé « Wild Seed », donc « graine sauvage », car elle n’est pas née en captivité. Elle a vécu libre pendant plus de 150 ans, connaît son indépendance et l’étendue de ses pouvoirs, jusqu’à ce que Doro la rencontre. Là encore, la dualité entre ceux et celles nés esclaves et ceux et celles nés libres est une référence à l’esclavage.

Anyanwu est une immortelle au même titre que Doro. Pourtant, la principale raison pour laquelle il choisit de l’amener de force avec lui, c’est qu’elle est son égal et capable de reproduire. Attention : elle n’est pas son égal du fait d’être, mais du fait des pouvoirs qu’elle possède. Doro ne cache pas ses intentions et, à plusieurs reprises, dans le roman, il est tenté entre tuer Anyanwu pour obtenir ses pouvoirs ou la garder en vie afin de pérenniser les donsde leur future progéniture.

Il y a donc encore une similitude avec le rapport esclave/esclavagiste puisqu’il est soumis à ce même dilemme que les esclavagistes rencontrent : ils sont soucieux de maintenir leurs esclaves en vie pour éviter toute perte d’un investissement et donc d’une rentabilité potentielle, et donc moins de pouvoir (économique).
Le point de fuite de ces allégories est la notion de pouvoir, et ce qui oppose la vision de Doro et la vision d’Anyanwu, c’est bien l’autonomie de l’être et de cette puissance. Anyanwu va se battre pour que ses enfants aient un peu de répit avant d’être marié ou mis en couple pour servir l’entreprise de Doro, et va veiller à ce qu’ils prennent conscience de leur autonomie.

Plus tard, vers la fin du roman, elle va elle-même surprendre Doro en établissant un petit village avec des descendants surnaturels. Quand Doro va l’accuser de faire la même entreprise que lui, Anyanwu va lui rappeler qu’elle n’est pas dans l’asservissement des êtres et dans la reproduction d’un idéal : elle recueille les personnes dotées de pouvoir car ils sont marginalisés par la société. Elle est une guérisseuse, là où Doro est destructeur.

Anyanwu lutte durant tout le roman et hésite entre la survie des siens et sa liberté, de corps et d’âme. Soumise aux unions reproductrices que Doro lui impose, sa liberté de corps s’estompe, malgré ses confrontations avec le paternalisme de Doro, et ce, dans une contrée raciste.

anyanwu

Anyanwu, une féminité noire subversive.

La survie d’Anyanwu est très intéressante dans la corporalité de son personnage. Anyanwu a le pouvoir de modifier son apparence. Son pouvoir est d’autant plus transgressif qu’elle peut se changer en homme ou en animal. Ainsi, il lui arrive de se changer en homme pour réfréner les avances de Doro. Et vers la fin du roman, pour faire son propre village, elle est obligée de se faire passer pour un homme blanc esclavagiste et de faire passer ce même village, pour une plantation afin de ne pas éveiller les soupçons.

La capacité d’Anyanwu à adapter son corps au monde, est une manière de s’adapter aux codes qui régissent la société: c’est-à-dire les normes patriarcales, racistes (et capitalistes puisque son statut de guérisseuse lui permet de vivre en autonomie avec ses connaissances de la nature, et sa « plantation » est plus un lieu d’autogérance etc). Cette même capacité influence sa sexualité, elle est un personnage queer : son rapport à son corps n’est pas figé et son orientation sexuelle s’affranchit des principes hétéronormés ( voir les travaux sur la dimension queer de l’univers d’Octavia Butler). Son indépendance et son autonomie – de corps, d’esprit et aussi en tant qu’affranchi d’une société hétéronormée –  sont les principales choses que craint Doro.

C’est d’autant plus intéressant quand on sait que le principal écueil des mouvements afrocentristes – que ce soit le panafricanisme ou encore certains mouvements antiracistes – c’est le relais des femmes en bas de l’échelle, voire leur effacement. Beaucoup d’hommes militants prônent souvent une union tout en refusant de déconstruire les rapports de force entre hommes et femmes au sein de ces mêmes mouvements, leur demandant de taire la légitimité de leurs droits au nom d’un idéal. C’est exactement ce qui se passe avec l’idéal de Doro et la place d’Anyanwu en son sein.

Sans raconter la fin de ce roman, Butler montre que le principal ennemi de Doro est le temps. Le temps souligne sa solitude, la disparition de tout ce qu’il a connu, et la fragilité de ce qu’il tente de créer, mais surtout la disparition de son humanité. C’est uniquement en considérant Anyanwu comme son égal et donc comme un être à part entière, qu’il peut recouvrer celle-ci.

Ainsi, la complémentarité Anyanwu et Doro est, en quelques sortes, le symbole d’un équilibre et d’une lutte salvatrice, où la lutte contre un ordre oppressif n’en produirait pas un autre de substitution. Anyanwu reste un des rares personnages femme noire queer.

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