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Pourquoi « Don’t touch my hair » est culte ?

Il m’aura fallu quelques jours d’écoutes en boucle pour réfléchir à la manière dont je souhaitais en parler. En réalité, l’idée m’a paru plus clair après avoir démêlé et lavé mes cheveux, avec en fond « A seat at the table » (véridique); l’occasion d’écouter chaque parole de chaque chanson, mais surtout le fil conducteur de l’album. Je ne suis pas une critique musicale et de très bonnes critiques ont déjà été rédigées par des femmes noires sur le sujet. Non, au lieu de ça, je vous propose de creuser un peu le clip de « Don’t touch my hair », et comprendre pourquoi, selon moi, il est culte.

Le cheveu afro dans la pop culture

Assurément, Solange n’est pas la première à faire une chanson revendicative sur les cheveux et surtout sur leur perception dans une société majoritairement blanche. Beaucoup de femmes noires artistes ont abordé cette thématique, rappelant comment un simple détail fait l’objet de stigmatisation (rappelons que la Cour XXX a récemment estimé qu’il était légitime de licencier un employé avec des dreadlocs, aux USA). Depuis quelques années déjà, on assiste à l’apparition de nouvelles voix produisant de plus en plus d’oeuvres, interrogeant la féminité noire et la pop culture. En littérature, des oeuvres telles que Americanah de Chimamanda Adichie Ngozi, et le dernier roman de Toni Morrison « Gold help the child ». Les traits de la femme noire deviennent le point de fuites menant à des considérations sociales sur leur société : comment y évoluent-elles ? quelles sont les obstacles qu’elles rencontrent dues à leur identité ? Ces analyses sont indissociables de l’introspection et de l’intime, puisque que l’expérience personnelle est finalement un résidu d’un système oppressif (à la fois raciste, misogyne, et plus…).
Il n’est donc pas étonnant de voir que la forme du journal intime, autant en littérature qu’en chanson, est la plus reprise. On se retrouve alors avec le journal de Solange entre les mains, avec la voix de sa mère dans Tina Taught me ( « Accepting the fact that there’s something beautiful in being black ») ou de proches, les contradictions de sa vie, les violences et l’impuissance face à une Amérique sexiste et raciste.
Revenons-en aux cheveux donc. Cette tradition d’y faire référence comme symbole d’une communauté n’est donc pas nouvelle, et le fait de l’énoncer dans un propos sur la féminité noire, non plus. Dans un contexte musical, on se souvient d’artistes marquants tel que Nina Simone, chanteuse et activiste, qui se servait de la scène pour affirmer ses revendications politiques dans une Amérique ségrégationniste :
« Got my hair, got my head
Got my brains, got my ears
Got my eyes, got my nose
Got my mouth, I got my smile
(…)
I’ve got life
I’ve got my freedom
I’ve got life »
L’insistance de Nina Simone sur le « I’ve got » peut être traduit par « ce qu’il me reste » car, rappelons-le, la ségrégation raciale ne consistait pas simplement à privée les Noirs à accéder à des biens matériels, à acquérir, mais bien à leur ôter la vie ou celles de leurs proches, en toute impunité. A ce sujet, Nina Simone expliquait : « I think the rich are too rich and the poor are too poor. I don’t think the black people are going to rise at all; I think most of them are going to die ».
Dû au contexte, on retrouve une certaine gravité et dans les oeuvres produites autour de la Fierté noire (Black Pride), et dont l’esthétique va un peu évoluer avec le temps. Par exemple, la chanson d’India Arie « I’m not my hair » est la chanson la plus connue sur le sujet, revendiquant que la beauté ou la personnalité d’une femme noire ne se limite pas à ses cheveux, et par extension, ni à sa peau.
« I’m not my hair » India Arie; 
« I am not my hair

I am not this skin

I am not your expectations no no »
Déjà dans ce clip, ce thème est abordé avec une certaine légèreté, une India Arie souriante essayant plusieurs coiffures pour prouver son argumentaire. Aussi, le « I am »/ »Je suis » est encore une fois un petit rappelde la dimension individuelle et le caractère intime, tout en étant à la fois un « Je » qui ressemble plusieurs expériences symptomatiques d’une oppression collective: ce « Je » qui lui est propre devient le mien et celui d’autres femmes noires en faisant écho à des expériences communes. Autre morceau trop sous-estimé à mon goût, est celui de Des’ree, « I ain’t movin ».
  « I ain’t movin »Des’ree, 
Time’s much too short to be livin’, somebody else’s life
I walk with dignity, I step with pride
‘Cause I ain’t moving from my face, from my race, from my history
I ain’t movin’ from my love, my peaceful dove, means too much to me
And loving self can be so hard, honesty can be demanding
Learn to love yourself it’s a great, great feeling
Certes, il n’est plus question de cheveux mais plutôt du visage, de la couleur de peau et donc de l’histoire qu’il y a derrière. Des’ree explique de sa voix feutrée notamment la difficulté de s’aimer, qu’il s’agisse de ses traits ou de ce que la société nous renvoie en tant que femme noire. « I ain’t movin » est aussi une déclaration ferme qu’elle restera telle qu’elle est.

« You know this hair is my shit, rode the ride/I gave it time/But this here is mine. »

Ce que je trouve particulier avec Solange, c’est qu’elle réussit à réunir une contestation politique dans un univers très onirique et léger, en reprenant des classiques des cultures afro. A ce propos, elle expliquait :
« In my experience as a black woman and sharing with the world, I recognize the complexities of having to showcase black joy almost as a response to something that feels like we have to make it a term for it to be something that exists. » source
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Les inspirations derrière le clip de Solange sont nombreuses, mais on ne peut passer à côté de toutes les inspirations capillaires ! Dans ce plan, Solange glisse un petit clin à la chanteuse Patrice Rushen (à gauche) mais aussi un clin d’oeil à une coiffure enfantine (je pense notamment aux nattes des petites filles très chargées en perle). Et peut-on, s’il vous plaît, noter ce plan avec un groupe de femmes noires à la piscine avec leurs cheveux naturels ? Quand on sait que Dorothy Dandrige, grande start afro-américaine des années 40, a vu l’hôtel qui l’accueillait vider l’eau de la piscine après qu’elle l’ait utilisé, et tous ces préjugés entre le fait de se baigner et la coiffure; cette scène est encore une affirmation de l’esprit carefree black girl de l’artiste.
 "Don't Touch My Hair"
Côté esthétique, on retrouve une composition très arty comme le montre ce plan pris du dessus, qui n’est pas sans rappeler le travail d’Alex Prager, « Crowd », fonctionnant comme des « Où est Charlie ? » avec une femme levant les yeux vers le spectateur (hey solange !).
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Enfin, le plan le plus parlant sur tout ce mélange est sans aucun doute celui de l’église : on a à la fois une référence à l’église afro-américaine, avec un clin d’oeil aux coiffures traditionnelles africaines (« Don’t touch my crown »), avec une touche très moderne sur la forme des vêtements.
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Sur cette richesse artistique, sa styliste Shiona Turini – qui l’a assisté sur ce clip et « Cranes in the sky » – raconte les influences de cette scène :
« And then the blue pleated outfits, which were Solange’s reference to church choirs. In our black churches, the women are very pulled together. Their robes are very regal. But this is kind of the unexpected fashion twist to this. »
Fait assez amusant : l’esthétique autour des pinces qu’arbore Solange sur la couverture de l’album n’était pas prévue; et pourtant c’est une esthétique très récurrente dans la tribu Bana, qui mêle tradition et objet moderne pour leurs coiffures.
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Enfin, j’achèverai avec un petit bon dans « Cranes in the sky » avec ce plan magnifique,  peut-être inspiré du travail de la plasticienne et photographe Lorna Simpson.
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A travers son morceau « Don’t touch my hair« , Solange réussit à nous peindre une fresque mêlant message politique sur la féminité noire en Occident, en se servant d’un support et d’une esthétique carefree aux influences noires d’aujourd’hui et d’antan.
 » Overall, I set out to make an album about self-discovery and empowerment and independence. The idea of having to fully understand where you’re from — when I say that, I mean it in a variety of ways, not just your history but some of the family heirlooms and traumas that might have been passed down to you, your overall existence — I set out to create a body of work that reflected that. I had a strong yearning for that. And obviously, a huge part of that is my identity as a black woman. »
Sources :

Watch the Exquisite Videos for Two of Solange’s ‘A Seat at the Table …

http://www.essence.com/hair/solange-dont-touch-my-hair-moments
http://www.nytimes.com/2016/10/07/fashion/solange-knowles-stylist-shiona-turini-dont-touch-my-hair.html
http://www.messynessychic.com/2014/04/29/the-braided-rapunzels-of-africa-other-tribal-trends/
http://www.elle.com/beauty/hair/a39811/solange-dont-touch-my-hair/
http://afrikraneuse.blogspot.fr/2012_01_01_archive.html
https://paddle8.com/editorial/8-things-to-know-about-lorna-simpson/
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