#MamanNoire Racialisation de la santé reproductive des femmes noires

TW: violence médicale, et gynécologique.

Ceci est la version longue de mon intervention faite à la Table ronde « Quelle place pour les Mamans Noires en France ? », sur la Racialisation de la santé reproductive.

 

A l’annonce de cette table ronde sur les réseaux sociaux, beaucoup se sont demandés : pourquoi parler de « mamans noires » ? S’intéresser aux femmes noires en France, c’est s’interroger sur l’intersection des oppressions qu’elles subissent, soit les aspects que recouvrent leurs réalités. La race, en tant que construction sociale, a historiquement influencé le rapport des femmes noires à la santé. Ce racisme a produit deux stigmates fondamentaux sur les femmes noires.

Tout d’abord, les femmes noires ont été des sujets d’expérimentation, bien avant d’en bénéficier en tant que patientes. La racialisation des femmes noires a conduit les scientifiques occidentaux à les étudier comme des « cas ». Par exemple, on ne cite plus le cas de Saartje Bartman, surnommée Vénus Hottentote, qui après avoir été exhibé dans toute l’Europe pour les attributs de son corps, a été disséquée au niveau des parties génitales, puis empaillée, tel un animal, avant d’être exposée dans un musée de Paris. Les progrès de la science visaient l’amélioration de la santé de, non pas l’Humain, mais d’une classe dominante : les personnes blanches. Le premier stigmate est donc que les personnes noires n’étaient pas des êtres humains.

Cette déshumanisation est un processus que l’on retrouvait déjà durant l’esclavage, justifiant alors  un second stigmate : les femmes noires peuvent tout supporter/ sont plus fortes que la moyenne.

En effet, si l’on remonte à l’esclavage et à la colonisation, on observe déjà la présence de cette mentalité sur la force des femmes noires, non pas d’un point de vue physique mais dans cette capacité à  supporter la douleur au bénéfice des autres. Bell Hooks, académicienne afroféministe, revient sur ce point dans son essai « Ne suis-je pas une femme ? » :

« Il apparut évident aux négriers que la femme africaine, habituée à travailler dans les champs tout en effectuant également une grande variété de tâches domestiques, seraient très utiles dans les plantations » p.58.

« Puisque le négrier considérait la femme noire comme une cuisinière, une nourrice ou une bonne dont il pouvait tirer un bon prix, il était crucial qu’elle soit profondément terrorisée afin qu’elle se soumette passivement à la volonté du maître et de la maîtresse  blanches et de leurs enfants. » p.61.

La force attribuée aux femmes noires n’est pas une force « positive» : il s’agit d’une force stéréotypée qui justifierait la capacité des femmes noires à supporter plus la souffrance que ses congénères. Nous l’avons vu, cette théorie servait d’abord un discours esclavagiste à des fins racistes et capitalistes, permettant notamment de traiter le corps des femmes noires comme un outil de reproduction pour augmenter le nombre d’esclaves sur les plantations. Travailleuse au champ, cuisinière, domestique, maîtresse, l’accumulation des tâches contre son gré et des souffrances subies, est aujourd’hui traduite comme une prédisposition naturelle des femmes noires à supporter. Cela est d’autant plus flagrant avec les analyses sexistes portant sur l’esclavage que Bell Hooks dénonce. Elle rappelle les postulats sexistes selon lesquels les hommes noirs auraient été les « réelles victimes » de l’esclavage, ce qui est une manière de refuser le statut de victimes aux femmes noires esclaves  :

«  De manière générale, les chercheur-es ont mis l’accent sur l’impact de l’esclavage sur la conscience masculine noire, défendant l’idée que les hommes noirs, bien plus que les femmes noires [ont souffer. Ces mêmes chercheurs sont  allés ] plus loin en affirmant qu’en ne permettant pas aux  hommes noirs d’endosser leur statut pratriacal traditionnel, les hommes blancs les ont bel et bien émasculés, les réduisant à un statut efféminé.(…)Suggérer que les hommes noirs étaient déshumanisés par le seul fait de ne pas pouvoir exercer leur rôle patriarcal, c’est insinuer que l’assujettissement des femmes noires était indispensable au développement d’une conscience de soi positive des hommes noirs ».

Il y a donc déjà une résistance à concevoir les femmes noires comme des victimes, mais surtout comme ayant une santé qui requiert des soins. Ainsi, le rapport de la femme noire à la santé l’a ancré historiquement comme sujet, bien avant de la considérer comme patiente. S’interroger sur ce rapport de force, c’est comprendre pourquoi, encore aujourd’hui, leurs besoins sont invisibilisés.

Cette invisibilisation a marqué le rapport des femmes noires à la maternité. L’histoire qu’entretiennent les femmes noires avec la gynécologie en Occident est des plus tragiques. Toujours dans cette idée qu’elles n’étaient pas considérées comme des êtres humains, les grossesses des femmes noires permettaient d’assurer la production d’esclaves dans les plantations. Les viols sur les femmes esclaves étaient donc habituels, puisqu’ils répondaient à une question de rendement, comme les animaux. La déshumanisation d’une femme esclave enceinte était telle que ces mêmes femmes subissaient les punitions habituelles, malgré leur condition. Mary Prince, une esclave antillaise née aux Bermudes qui fut la première femme esclave à publier le récit de sa vie, raconte le cas de son amie Hetty, fouettée en pleine grossesse :

« La pauvre Hetty, une compagne à moi, était très bonne à mo n égard et j’avais pris l’habitude de l’appeler M a tante. Mais elle menait une vie extrêmement pénible et sa mort fut hâtée (du moins tous les esclaves le croyaient et l’affirment) par l’atroce châtiment que lui infligea mo n maître pendant sa grossesse. Voilà commen t cela arriva. Un e des vaches avait arraché sa corde du pieu où Hetty l’avait attachée et s’échappa. Mo n maître se mit dans une colère terrible et ordonna que la pauvre créature soit entièrement déshabillée, sans tenir compte de sa grossesse, et attachée toute nue à un arbre de la cour. Puis il se mit à la fouetter de toutes ses forces, utilisant à la fois le fouet et le cuir jusqu’à ce qu’elle soit baignée de sang. Il se reposa puis il se remit à la battre à plusieurs reprises. Elle poussait des cris terribles. Il en résulta que la pauvre Hetty accoucha avant terme et après un travail pénible, donna naissance à un enfant mort-né. Elle sembla se rétablir après ses couches à tel point que le maître et la maîtresse la fouettèrent à plusieurs reprises par la suite. Mais elle ne retrouva jamais sa vigueur passée.. »

Le corps de la femme noire n’était donc qu’un contenant  reproducteur pour une production d’esclaves potentielle. Par la suite, leurs corps servirent les premières expériences gynécologiques. Par exemple, le spéculum que l’on utilise aujourd’hui a été créé par James Marion Sims, à la suite d’expérimentations sur des esclaves à la fin des années 1800 :

« Sims’s early gynecological experiments were done on slave women who, in many cases, he purchased and kept as property in the back of his private hospital. Along with this violent legacy, Sims left behind a few medical advances and inventions—one of them being the vaginal speculum. While the design has been refined, the speculum women see today isn’t all that different from the one Sims used on his captive patients. »

« Ce chirurgien effectuait ses recherches sur des esclaves qu’il tenait captives dans sa clinique à Montgomery, en Alabama. Certaines ont été opérées plus de trente fois sans anesthésie. Et s’il s’est penché sur l’élaboration du spéculum, ce n’est pas tant dans le but de mieux soigner les patientes que dans celui d’éviter au maximum le contact avec leur vagin. Dans son autobiographie inachevée, il admet qu’il n’y a rien qu’il « déteste plus que d’examiner les parties génitales des femmes. »

L’histoire fait que, parmi les nombreuses esclaves torturées, on ne retient que trois d’entre elles : Anarcha, Lucy et Betsey. L’historienne afro-américaine, Vanessa Gamble, dans une de ses interviews, décrit de l’existence d’Anarcha, une jeune de fille 17 ans qui, après un accouchement brutal qui a duré 3 jours, est devenue le sujet de Sims pour ses techniques expérimentales. Convaincu par son époque que les personnes noires, et particulièrement les femmes, supportaient aisément la douleur, Sims opérait ses sujets sans anesthésie. Leur peine était ignorée, à l’inverse de ses patientes blanches qui, elles, étaient opérées sous anesthésie. (Sims a, au fur et à mesure, invité d’autres de ses confrères à assister à ses interventions, refusant toute intimité à ces esclaves. Ses premières interventions étaient des échecs.) Il n’y  a aucune preuve, autre que la parole de Sims, que les femmes souhaitaient ces interventions ou encore voulaient être soignées.

Beaucoup mettrait la soumission du corps des femmes noires sur le compte de l’esclavage, mais il serait naïf de croire que le sort d’Anarcha, Lucy et Betsey était « des exceptions » à la règle, alors qu’elles font partie d’une longue tradition de violences médicales à l’encontre des femmes noires et de leur maternité. Pour le prouver, parlons de la fin des années 70 : au moment même où des femmes en métropole manifestaient pour le droit à l’avortement, l’Etat français stérilisait et avortait des femmes réunionnaises à leur insu.

Huguette Bello, député réunionnaise, raconte que « l’État exerçait par délégation tacite de pouvoir et en toute illégalité, un acte allant en violation de la loi de 1920 alors en vigueur et qui interdisait l’avortement ».Elle rappelle le scandale de la clinique de Saint-Benoît, révélé en 1970 par le docteur Servaux. Ce dernier « dénonce auprès du procureur de la République, la pratique dans un établissement sanitaire d’agissements illégaux de nature chirurgicale qui ne sont rien de moins que des avortements à la chaîne », s’indigne Huguette Bello.

« En effet, des femmes enceintes cherchant des conseils auprès des médecins étaient orientées vers le planning familial. Cet organisme les oriente systématiquement vers la clinique de Saint-Benoît. On leur découvre une maladie et, sous anesthésie générale, on pratiquait sur elles des avortements et des stérilisations par ligature sans leur consentement« .

Le témoignage d’une femme rapportée par Huguette Bello raconte qu’enceinte de trois mois, elle subit une opération chirurgicale et elle écrit qu’à son réveil, on lui a dit qu’elle avait été opérée de l’appendice. Mais elle ajoute qu’en fait, on lui a ligaturée les trompes et tué l’enfant qu’elle portait.

Selon la députée, ces différents témoignages prouvent qu’à La Réunion et contrairement à la Métropole, on pratiquait le contrôle des naissances.

« Huguette Bello souligne « qu’en fait de pilules, on avait pris l’habitude d’administrer aux femmes réunionnaises, en guise de contraceptif, des piqûres de depo-provera ». Ce produit que les Réunionnais appelaient « piqûre trois mois » était utilisé par les vétérinaires pour stériliser les vaches. »

Elle souligne que si elle met l’accent sur ce scandale, c’est pour montrer « le cynisme des contradictions qui faisaient que Michel Debré, favorable à l’avortement sans conditions des femmes réunionnaises, allait, moins de trois ans plus tard, au cours du débat sur l’interruption volontaire de grossesse, s’élever contre l’autorisation légale qu’on voulait, en France, accorder aux femmes d’avorter si elles le souhaitaient et condamner sur un ton de vertueuse véhémence ce projet en le qualifiant alors de “monstrueuse erreur historique”« . Rappelons que cette pratique destinée à la Réunion, et non à la métropole, est l’exemple même d’une politique coloniale, qui aura permis en 1963 le début de l’enlèvement d’enfants réunionnais pour repeuplés les zones rurales en métropole, et ce, sans aucune transparence pour les parents de ces enfants et sans moyen de les retrouver.

Toujours en France, cette fois en 2012, Priscille Sauvegrain révélait la pratique d’un protocole dit « terme ethnique » dans les hôpitaux d’île de France, où l’on pratiquait des césariennes quasi systématiques aux patientes noires (et souvent à leur insu). Pourquoi ? On appliquait le profil d’une femme immigrée africaine de constitution fragile avec une morphologie spécifique (bassin étroit) à ces patientes juste parce qu’elles étaient noires. Ce protocole qui permettait donc des césariennes et des accouchements avant terme n’est maintenant plus en vigueur, mais il illustre, encore une fois, la racialisation de la santé des femmes noires enceintes.

On comprend donc la nécessité de travaux comme le livre Maman noire et invisible, seul livre à énoncer les spécificités de la maternité des mamans noires. Il est l’exemple de femmes noires se réappropriant une parole longtemps confisqué par une autorité médicale historiquement raciste et sexiste, et qui rappelle l’importance de la transmission entre femmes noires pour la préservation de leur santé et de leurs corps.

Source :

  • http://www.temoignages.re/social/droits-humains/un-combat-mene-par-des-femmes-pour-toutes-les-femmes,7312
  • http://esclavesenamerique.org/auteurs/mary-prince/
  • http://www.metronews.fr/blog/ovidie/2015/09/23/docteure-duchesne-sorciere-en-gynecologie/
  • http://seenthis.net/messages/414640http://www.npr.org/2016/02/16/466942135/remembering-anarcha-lucy-and-betsey-the-mothers-of-modern-gynecology?utm_campaign=storyshare&utm_source=twitter.com&utm_medium=social
  • https://news.vice.com/article/frances-child-abductees-from-the-island-of-runion-are-grown-and-want-answers?utm_source=vicenewstwitter

 

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