« Reines »et »déesses », l’instrumentalisation de Reine sans Nom

 

« Idolâtrer les femmes noires et faire d’elles des super humaines au lieu de vraies personnes avec des défauts et des insécurités est toujours une forme de déshumanisation. J’ai vu les gens me façonner comme cette créature forte et sûre d’elle, pour qui tout va bien. Ces mêmes personnes ont ensuite utilisé cette perception de moi pour justifier la souffrance qu’ils m’ont infligé parce que j’irais toujours bien. Ce n’est pas qu’une personne, mais plusieurs. Je suis forte, pas invincible. Vous n’avez pas à me traiter de la sorte.

J’ai appris la leçon, à mes dépends. Beaucoup de gens veulent que les femmes noires soient des déesses et des reines, parce que cela signifie qu’ils n’ont pas à nous traiter comme des êtres humains. »

Désolée pour cette traduction grossière, mais je ne pouvais pas m’empêcher de partager ce post trouver par hasard, et qui résume avec exactitude, un autre pan de la misogynoir, plus insidieux. Rappelons-le pour celleux du fond : la misogynoir est l’intersection des violences sexistes et racistes à l’égard des femmes noires, pratiquée par des hommes en général, mais aussi des femmes non-noires (mais pas que). J’ai posté cette image sur la page facebook du blog, et j’ai été frappée par la longue discussion qui en a découlé, tant nous sommes nombreuses à s’être retrouvée dans ce qui est dit ci-dessus.

1. Déesse, Reine d’Afrique… Derrière les compliments, une réelle déshumanisation.

Pour celleux qui ne seraient pas coutumiers de ces discours très présents dans les milieux afros, les références « Kings and queens » et autres noms laudatifs du genre sont utilisés en général dans une narration panafricaine pour réhabiliter la grandeur des peuples d’Afrique, et surtout rendre visible une Afrique méconnue : celle des royaumes d’Afrique. Mais réhabiliter auprès de qui ? Auprès de tout le monde, mais surtout auprès des communautés noires.

En effet, quand il s’agit de l’Histoire des communautés noires, l’imaginaire occidental nous inculque que celle-ci débute avec l’esclavage, puis se poursuit avec la colonisation,etc. Une manière subliminale de laisser entendre qu’il « n’y avait rien » avant l’arrivée des Européens, qu’il n’y a pas eu de résistances non plus contre ces crimes contre l’Humanité, et que l’Egypte est une exception d’excellence. Ajoutez à cela une bonne dose de « nos ancêtres les Gaulois », et vous comprendrez pourquoi il est difficile de remonter à la source.

Alors bien sûr, plusieurs auteurs et scientifiques africains ont démontré et rappelé l’existence de ces royaumes pré-esclavage, leurs richesses culturelles et matérielles, leurs connaissances, etc. Les livres de Cheick Anta Diop sont en ce sens révolutionnaires, dans cette faculté de démonter par A+B les textes occidentaux racistes; qui portaient sur l’Afrique à l’époque.

Mais voilà, même la rigueur scientifique n’empêche pas un élan d’empowerment pro-black d’être fantaisiste, voire carrément discriminant. Comme le soulève l’article « Why I Kinda, Sorta Hate It When Black People Call Other Black People “King” And “Queen”« , réhabiliter un propos, c’est bien. Mais c’est encore mieux quand ça n’est pas sorti gratuitement, sans penser au caractère politique d’une société régie par des rois et des reines. Oui, comme le dit l’auteur, on est peut-être « descendants de rois et de reines », mais on a plus de chances d’être les descendant-e-s de ceux qu’ils gouvernaient à l’époque, ahem.

Bien sûr, on se doute que ces références, édulcorées hors de leur contexte, visent à nourrir la « black pride », la fierté noire, entre « Black is beautiful » et « noir et fier ». Il n’y a pas de mal à ça. Cependant, là où cela dérape, c’est quand les femmes noires ne font jamais partie de l’histoire panafricaine scientifique, n’apparaissent uniquement que comme figures fantastiques et fantaisistes.

2. Préférer les mythes aux femmes activistes… Le poids des »reines sans nom ».

Revenons donc à nos moutons. Comme je l’expliquais dans la série d’articles « Care et femmes noires » ici, « la force attribuée aux femmes noires n’est pas une force « positive», il s’agit d’une force stéréotypée qui justifierait la capacité des femmes noires à supporter plus la souffrance que ses congénères. » Avec les allégories systématiques des femmes noires comme étant des déesses, et des références aux reines africaines, beaucoup de discours panafricains passent plus de temps à prôner un amour fantasmé à l’égard des femmes noires et des images de la « bonne femme noire » (noble, forte, etc) , au lieu de considérer les femmes noires engagées d’aujourd’hui. Ce constat, la blogueuse Many Chroniques l’a également relevé lors de ses pérégrinations :

« Ce qui me frappe à l’heure actuelle, c’est la multiplication et la diversité des mouvements panafricains français ceci grâce à l’Internet et à ses réseaux sociaux. Pourtant, chaque fois que je me renseigne et m’intéresse à une mouvance quelque chose cloche. Chaque fois, je remarque qu’il manque un gros morceau dans le puzzle: les femmes, oui les femmes, où sont-elles ?!!!

Eh bien, symptomatique d’une société française hyper sexiste, les femmes sont les grandes laissées pour compte des initiatives panafricaines. Car s’il y a bien une chose qu’ont en commun ces associations, c’est leur incapacité et un certain manque de volonté d’intégrer les femmes dans le milieu, largement dominé par les hommes. Et contrairement à ce que pensent les « frères », les femmes sont actives et veulent mener le combat mais sont rendues totalement invisibles.

(…)Pour revenir aux militants panafricains, il est important de leur expliquer que l’infériorisation des femmes africaines est une construction sociale et culturelle. Celle-ci est en partie un héritage du colonialisme qui a su amplifier des rapports hommes/femmes de base inégaux. « 

(source. Je recommande chaudement le reste de l’article qui explique en détails notamment l’implication des femmes africaines dans la lutte)

L’article de Many soulève les différentes figures féminines ayant participé aux luttes panafricaines, mais surtout dénonce leur invisibilité. C’est un effacement sexiste que l’on remarque également avec la négritude et le mouvement civil rights, où l’activisme de Paulette Nardal ou encore celui de Rosa Parks sont souvent minimisées. Pire, on demande encore aujourd’hui si leurs actes militants étaient « réfléchis » (« Rosa Parks a-t-elle vraiment planifiée de rester dans le bus ? », « en même temps, Paulette Nardal n’a fait qu’inviter ces grands intellectuels dans son salon… »etc, etc). Et encore, quand on ne les efface pas complètement comme Claudette Colvin, première afro-américaine à avoir refusé de descendre d’un bus.

Le fait que la mise en avant de coquilles vides et imaginaires nommées « déesses »ait plus de poids que d’admettre l’implication de femmes réelles, est politique. La réhabilitation du rôle des femmes noires dans l’Histoire est un enjeu afroféministe et politique.

Choisir délibérément des représentations de femmes noires en déesse pour diffuser un imaginaire et un discours panafricain, c’est considérer qu’une femme est plus utile comme objet fantasmé, plutôt qu’en tant qu’être humain contribuant à la lutte. Par conséquent, c’est un processus d’invisibilisation et de la misogynoir.

Plus le temps passe, plus je me dis que Simone Schwartz Bart ne mesurera jamais à quel point nommer son personnage, une vieille femme noire ayant souffert face aux aléas des oppressions – « Reine sans nom » est plein de sens.

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