« Like a million black butterflies »: refuser le charme de la validation

Note: J’espère que vous apprécierez l’update de ce petit bébé de blog qui a maintenant un formulaire pour la newsletter et quelques petits changements – avec ses couacs, certes, mais tout de même.

Si tu étais devant TF1 pour regarder le concours annuel du sexisme et racisme latent qu’est Miss France et que ta page twitter était ouverte, tu as certainement vu l’engouement pour Miss Martinique. Outre une TL martiniquaise en feu, on pouvait observer ce soir là une certaine solidarité au sein de la diaspora noire, et particulièrement des femmes. Non, je n’ai pas oublié le caractère problématique de perpétuer chaque année le concours d’ « une Française, c’est ça », et je dois admettre que, ces dernières années, je ne regardais plus cette cérémonie (lol). Toutefois, devant cette jeune fille noire, arborant l’Afro et n’ayant pas peur de dire « je veux représenter la femme française [et]faire honneur à mon peuple martiniquais », ce serait hypocrite d’y rester insensible. Des femmes noires ou métisses, claires de peau, aux traits fins proches du modèle occidental et aux cheveux lissés ? Oui, ça, il y en a eu (PEU, rappelons-le tout de même). Mais des femmes noires plus foncées avec un AFRO jusqu’en finale ? Pas sûre.

Après l’effusion autour de sa participation et de sa défaite – on sait pourquoi hein. Souvenons-nous de Houcine, haha – il est vrai que je me dis que cette défaite n’était pas plus mal, vu le racisme immonde déjà présent sur les réseaux sociaux lors de ses passages. Et je ne parle pas que de simples anonymes hein, je parle bien de BFM Tv, et Public Fr (qui a tenté de se racheter une conduite, sans jamais s’être excusé pour ses propos négrophobes. Never forget). Bref, pas si mal donc que la jeune fille ait échappé à un an de commentaires racistes, tant sur son physique que sur sa nationalité. On imagine déjà une pression telle que n’importe quel faux pas lui aurait valu de »ne pas avoir mérité sa place ». Quand même : à peine était-elle en finale que Public Fr déterrait un tweet explicite de 2014 de la participante, véritable appel au slut-shaming public. Comme je ne souhaite pas l’encourager, libre à vous de demander à votre ami Google.
Rappelons que Miss Mayote a eu droit aux mêmes commentaires racistes et sexistes lors de cette soirée. Pas besoin d’être la favorite, donc.

J’ai vu certaines féministes blanches s’interroger sur « pourquoi regardons-nous cette émission en connaissance de cause ? », questionnant ainsi ces plaisirs coupables dans une société aux offres 100% problématiques. En tant que femme noire, ce n’était pas un plaisir comme écouter une chanson de The Weeknd malgré la misogynoir du chanteur – pourquoii, seigneur ? pourquoiii ?. L’adrénaline n’était pas tant dans cette contemplation, mais plutôt dans ce petit espoir que la plupart des gens noirs dans ma timeline partageait : aurions-nous encore droit à l’effacement, à l’invisibilité ? Ou est-ce que cette fois-ci, ce serait différent ? Beaucoup de blagues ont fusé sur le »phénomène Houcine », un participant noir arrivé en finale lui aussi, il y a plus de dix ans. Cette mémoire collective de la diaspora française est intéressante à observer, car il y a un vrai décalage entre ce qui peut paraître une victoire à un concours de beauté, et un petit espoir de représentation.
Il s’agissait donc davantage d’une curiosité. Celle de savoir si, si proche du but, la France s’entêterait dans le message nauséabond qu’elle renvoit avec cet émission : à quoi ressemble « idéalement »une bonne française (avec toute la grossophobie, xénophobie et validisme que cela inclut, hein. Le package).

C’est là que je me suis interrogée sur cette validation implicite : dans ce besoin d’équité que nous ressentons en tant que minorités, et spécialement en tant que femme noire dont le physique est constamment raillé depuis des siècles, nous renonçons à la validation d’autrui. Et pourtant, il y a parfois cet espoir infime que la société évolue pour laisser un peu de place, être un peu plus objective, et reconnaître un peu plus ses oppressions. SAUF QUE.

Sauf que ce n’est pas le cas. Même en s’appuyant sur l’engouement autour du nappy, par exemple, cela n’a pas empêché de retrouver en tête de liste, des commentaires racistes sur la coupe afro de Miss Martinique et Miss Mayotte, quelques jours plus tôt. Eh oui, le rayonnement de ces dernières années, traduit par d’innombrables salons et petits reportages,  a montré son vrai visage : celle d’une société qui, loin de décoloniser un imaginaire collectif, a trouvé bon d’en tirer profit. C’est ce qui amène certaines choses incongrues, comme le dernier salon Boucle d’ébènes qui s’est tenu dans un lieu où Exhibit B avait été exposé. C’est ce qui amène l’Oréal à proposer des produits au karitaaay tout en vendant des crèmes blanchissantes au delà de nos frontières. C’est ce qui amène le président xénophobe de la chaîne où Empire est diffusé, à gagner des millions. Mmmh. Malaise.

Non pas que nous l’ignorions – je crois ? – , la question du profit sur le mode de vie des femmes noires (entre autres) a déjà été discuté ici. Alors pourquoi ce petit espoir que les choses changent ? Peut-être parce que notre propre communauté de femmes noires a montré que, elle, pouvait changer. Le nombre de femmes noires arborant leurs cheveux naturels et/ou s’intéressant aux oppressions spécifiques aux femmes noires à décupler. Rien que dans ma ville natale majoritairement blanche où j’étais la seule sur 1km à la ronde à avoir l’afro, il y a de cela trois ans, ça a changé. Des femmes jeunes ou moins jeunes arborent leurs cheveux naturels en afro, en choux, en petites nattes, en locks…Etc. Aussi, quand je rencontre des femmes noires, la discussion tourne facilement vers ces rencontres nécessaires en non-mixité. A une simple journée de troc, nous étions 5 femmes à parler des objets sur les stands pour finir par parler pendant deux heures sur nos expériences. Les choses changent. Nous les faisons changer. Les cheveux naturels sont un marqueur parmi tant d’autres. Miss Martinique qui marche avec ses cheveux afros malgré les codes, c’est un changement, aussi petit soit-il. 

Nous nous laissons parfois charmer par la validation* dominante, avec cet espoir infime qu’elle progresse. Qu’elle soit moins violente. Et, j’ai beau être pessimiste, ça m’arrive parfois aussi d’espérer. Mais le changement se fait toujours par le bas, au final. Je le disais cet après-midi, ce sont des femmes noires qui, à partir de leurs expériences, de leurs ressources minces et de leurs quotidiens, ont fait de l’année 2015, un beau retour afroféministe et décoloniale – big up Mwasi et Ouvrir la Voix.

Peut-être qu’il y aura un jour une Miss France noire foncée qui n’aura pas besoin de se mettre en maillot de bain et qui ne risquera pas de se faire rabaisser avec un slut-shaming automatique. Peut-être. Mais honnêtement, peu importe quand cela surviendra, ce sera toujours trop tard. Oui, car nous n’aurons pas attendu. Nous n’attendons déjà plus.

D’une certaine manière, la validation est celle que l’on choisit. Et je pense que c’est encore un écueil d’attendre de l’espace militant d’en fournir une version plus neutre et plus objective, alors que ce milieu est aussi enclin à une certaine politique de respectabilité, voire enclin au mythe du « bon militant ».

J’ai passé les dernières semaines à parler à des femmes noires dans des situations précaires qui me disent « être cassées » et qui « tentent le tout pour le tout ». Moi-même, je ne sais pas si j’aurais un job perein pour la nouvelle année, voire Février. Mais être entourée de ces femmes avec la conviction que l’on va se porter, travailler avec elles et être chaperonnée me fait du bien. Elles me donnent ce confort sein et sans compromission que la société ne peut me donner. Alors la prochaine fois, je ferai comme les dernières années : je vais éviter de gaspiller un sms « à envoyer au 36 500 », je vais plutôt l’envoyer à une amie qui me portera plus loin. Et personne n’a besoin de me valider ça.

 

 

*Par validation, j’entends la confirmation par un groupe dominant d’une légitimité d’un groupe minorisé.
** »Like a million of butterflies »(« Comme un million de papillons noirs ») est la manière dont Toni Morrison décrit l’afro de son personnage, là où certains auteurEs blanchEs ont parfois décrit cette coiffure de manière péjorative comme Joyce Carol Oates, »des fils de barbelés » en pensant bien faire.
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