Care et femmes noires #3 : Plus au service du care qu’elles n’en bénéficient

 

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Dans l’article précédent, nous avons vu comment historiquement la place de la femme noire dans le système du care était le produit d’une oppression raciste et sexiste qui a évolué, de l’esclave aux figures de la « mama ».  En ce sens, on peut se demander si le système du care aujourd’hui ne conserve pas les mêmes rouages où la femme noire ne serait qu’un outil, dans une industrie qui ne la considère pas.

  1. Nounous ou femmes de ménage, tant qu’on ne les voit pas …

En 2012, Caroline Ibos publie « Qui gardera nos enfants ? », un essai visant à comprendre la relation entre des nounous noires ivoiriennes et leurs employeurs blancs parisiens. Dans l’extrait de son interview avec l’AFP, on dénote déjà les attentes codifiées des employeurs :

« Tout commence par la « cérémonie du recrutement », codifiée, véritable « rite de passage » pour la nounou, jugée sur sa ponctualité, sa disponibilité, et son aptitude supposée à donner de l’amour.

« Les mères cherchent une nounou désintéressée, ayant la vocation de garder des enfants », explique-t-elle à l’AFP, s’étonnant de ce « conservatisme paradoxal de femmes qui « ont elle-mêmes construit leur vie en s’affranchissant de ces préjugés ». « Les nounous ne font d’ailleurs pas mystère de leur volonté de gagner de l’argent, qu’elles envoient dans leur pays, où elle ont souvent laissé leurs propres enfants », souligne Caroline Ibos. »

Pour la sociologue, la relation qui se crée au sein des appartements familiaux recrée une nouvelle frontière entre riches et pauvres, car « les femmes qui réussissent socialement ne peuvent le faire que si d’autres femmes pauvres prennent en charge les tâches domestiques et la garde des enfants ».

Mais ces bourgeoises, « intellectuelles et politiquement libérales », sont mal à l’aise avec les rapports de sujétion qui inexorablement se créent, assure la chercheuse. « Elles pensent que les nounous veulent leur ressembler; de leur côté les nounous portent un jugement sévère sur leurs employeurs et sur l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants », dit-elle.

Selon elle, tant que les enfants sont petits, les relations sont plutôt apaisées car « les nounous peuvent s’occuper des tâches ménagères pendant la sieste ». « Mais dès qu’ils grandissent, elles n’ont plus le temps de faire en sorte que les familles retrouvent le soir un bel appartement ». « Et sans qu’on leur demande jamais leur avis, elles sont chargées d’appliquer des principes éducatifs qu’en général elles n’approuvent pas », ajoute la sociologue.

Ces nouvelles « prolétaires de la mondialisation », censées apporter aux sociétés occidentales ce dont elles manquent – du « care », du soin, de l’attention – connaissent toutefois une « certaine réussite », affirme Caroline Ibos. « Quand elles reviendront dans leur pays, elle seront plus puissantes », pronostique-t-elle. »

 

Un autre extrait mentionne également les conseils que se donnent les nounous pour faire valoir leurs droits et ne pas travailler plus que ce qui est convenu dans le contrat. L’exploitation auquel ces femmes noires font face au service du care de leurs employeurs regroupe à la fois :

  • le déni des employeurs face à la réalité : le fait de se rassurer sur les possibilités de réussite de la nounou si elle retourne dans son pays, n’est pas un principe d’égalité, c’est nier que leur care repose sur l’exploitation de la nounou qui, par sa condition, n’a pas les mêmes privilèges qu’eux.
  • Souscrire l’idée selon laquelle les nounous voudraient ressembler à les employeurs participent à ne considérer ces femmes que dans leur statut professionnel, et non comme des personnes à part entière qui existent dans et en dehors de l’appartement des employeurs.

Ce processus de dépersonnalisation des nounous comme si elles n’étaient pas des êtres autonomes en dehors de l’espace domestique, rend compte de ce désir d’effacement de la part des employeurs. Pascale Molinier, qui a participé à l’ouvrage Des féministes et de leurs femmes de ménage : entre réciprocité du care et souhait de dépersonnalisation, relève l’ampleur de cet effacement avec la notion de « transparence ». Ce même concept est inspiré de « la poudre à disparaître », définie par A. Magalit.

Molinier retranscrit sa discussion avec un groupe de féministes blanches aisées et note que :

« Les participantes apprécient donc particulièrement les savoir faire discrets de leurs employées. Toutefois, leurs propos mettent en évidence un point important : non seulement le travail doit disparaître, mais la personne physique et la personnalité des employées avec. Or, toute intervention sur le monde implique un processus d’activité subjectivante. Pour être efficace dans le travail, il s’agit de faire corps avec l’environnement, le sujet percevant celui-ci comme un prolongement de lui-même. Le travail domestique, comme tout travail, nécessite ce type d’appropriation sensible de l’environnement. Le soin qu’on apporte à un espace domestique – même si ce n’est pas le sien – est personnalisé à l’image de soi. Les participantes s’accordent à penser que les femmes de ménage font « comme elles feraient chez elles » D’où une contradiction majeure : le travail domestique pour être réussi devrait être discret, mais on ne pourrait le faire sans y imprimer son propre style de vie, ses caractéristiques personnelles et culturelles. Il ne pourrait donc jamais pleinement satisfaire ceux ou celles qu’il sert ? »

L’exemple qui illustre les propos de Molinier est le témoignage d’une participante qui distinguera sa femme de ménage comme une « Marocaine émancipée », l’opposant à sa sœur voilée dont elle déplore « l’enfermement totale ». On comprend donc que la servitude attendue par les employeurs doit aller jusqu’à l’effacement des traits culturels de l’individu pour qu’il se conforme le plus possible à ses employeurs.

  1. « Your silence will not protect you »*

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Mais qu’en est-il lorsque ces femmes racisées, noires dans notre cas, rompent cette transparence et décident de dénoncer leur exploitation ? Un très bon exemple est la grève des  agents d’entretien de la BnF qui, en avril dernier, ont dénoncé les 850€ par mois qu’ils recevaient pour l’entretien de douze étages. S’ils ont obtenu des améliorations et compensations par la suite, l’article de Streetpress  rend compte des réactions des étudiants présents lors de ces grèves.

L’étudiant en éco/finance à la Sorbonne s’agace du bruit fait par les grévistes :

   « Quand ils passent et font du bruit, ça dérange. Franchement, je m’en fous de la grève. Tout le monde veut être payé plus et travailler moins. C’est toujours la même chose ! »

Nicolas, en 1ere année de médecine, joue aux cartes avec ses potes. C’est la pause et il a pu lire les revendications des grévistes :

   « Ils en demandent beaucoup quand même. »

Même quand il s’agit de se faire entendre et d’opposer une résistance à leur exploitation, il y a ce refus perpétuel que les personnes dominées – dont des femmes noires, donc – dénoncent la précarité à laquelle elles sont soumises dans l’industrie du care. Les droits du travail, c’est bien, sauf quand le care dominant est menancé; là, la servitude est quand même pas mal.

Cependant, si dans l’exemple présenté ci-dessus, les femmes noires savent ce contre quoi elles luttent, le danger est tout autre quand elles ne sont pas alertées des discriminations au care qu’elles subissent, quand elles-mêmes veulent y recourir.

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Nous l’avions vu dans cet article, la considération des femmes noires comme des patientes du milieu médical est arrivé tardivement. Rappelons que de nombreux outils de la gynécologie moderne ont été testés sur des femmes noires, laissant parfois des séquelles sur »ces sujets d’expérimentation ».  Ce réveil tardif pour penser la femme noire comme  patiente, et plus largement les personnes noires,  a laissé des carences dans le domaine de la dermatologie par exemple, qui s’est soldé pendant longtemps par l’absence de soins et d’accompagnement vis-à-vis des peaux noires. Aujourd’hui, le manque d’expertise des dermatologues est peu à peu dénoncé et encourage un recours à des professionnels spécialisés. Il s’en suivit aussi l’émergence d’un marché spécialisé, qui a connu ces dernières années un vrai boom avec l’industrie « nappy » et soins naturels, notamment.

Toutefois, là où il serait aisé de ramener la question de la peau ou encore du cheveu à des enjeux purement esthétiques, beaucoup de femmes noires ignorent que le milieu médical, plus précisément hospitalier, peut avoir de lourdes conséquences sur leurs grossesses.

Dans une étude datant de 2012, Priscille Sauvegrain analyse dans son article La santé maternelle des « Africaines » en Île-de-France : racisation des patientes et trajectoires de soins, le traitement des femmes noires enceintes en Ile de France dans le milieu hospitalier. Elle parle d’un protocole de « terme ethnique » visant à prévenir les complications des grossesses des femmes noires en pratiquant des césariennes ou en déclenchant prématurément l’accouchement. Quand elle interroge le personnel sur la raison de ce protocole et pointe les incohérences de celui-ci (par exemple, pourquoi ce protocole n’est pas appliqué à des grossesses d’enfants métis si le caractère biologique a une incidence, ou encore pourquoi ce protocole n’est pas appliqué à des femmes blanches en couple avec des hommes noires, etc).

En somme, la réponse à ces manquements logiques se résume davantage au sens moral qu’à un vrai besoin médical :

« Mais globalement, la noblesse de la cause – l’idée que l’on fait cela pour le bien des patientes noires – l’emportait sur la réflexion. La qualité de vie des femmes et/ou leurs conditions socio-économiques, n’était pas interrogé ».

« Par ailleurs, les soignants informent rarement leurs patientes de ce traitement différentiel, ou alors ils présentent les choses sur le ton de l’humour : « Je leur dis, on prend soin de vous, on vous voit plus souvent que les autres. Vous ne pourrez vous en plaindre ! » (Sage-femme). Et de préciser qu’ainsi les femmes « le prennent bien ».

Cette absence d’explicitation se poursuit jusqu’au moment de programmer le déclenchement, les femmes n’étant qu’exceptionnellement informées des raisons sous-jacentes à cette décision clinique. »

« Il n’en reste pas moins que le protocole de « terme ethnique » traduit le franchissement d’un pas dans le processus de racisation des femmes puisqu’il concerne une population spécifique qui n’est désignée ni par une maladie, mais par une couleur de peau « Noire ». »

Priscilla Sauvegrain achèvera son analyse sur la difficulté à aborder la « discrimination à l’égard des patients. […] Cette conviction d’être hors du racisme et des discriminations, s’appuie sur une certitude, partagée par la quasi-totalité des personnels médicaux, d’agir au mieux pour le bien des personnes soignées (principe de bienfaisance) ».

L’uniformisation des femmes noires enceintes apparaît dans la conclusion de cette étude puisque :

« (…) un practicien peut déclencher plus tôt l’accouchement d’une femme à cause de la couleur de sa peau, parce que de tels protocoles ont été produits par sa hiérarchie hospitalière. Or il ne semble ni pertinent d’englober des femmes nées en France et des femmes immigrées dans des protocoles médicaux spécifiques, sous prétexte d’origine communes africaines connues, ni juste d’amalgamer des femmes au nom d’une couleur de peau perçue, en présumant génétiques et héréditaires certaines caractéristiques qui relèvent bien plus de l’état de santé et des conditions de vie. »

Note: Je vous invite à lire l’étude, disponible sur le net, qui explique la procédure de cette étude.

En d’autres termes, dans une situation où la femme noire est des plus fragiles et s’en remet à une autorité médicale institutionnalisée, elle peut recevoir un diagnostic ayant un impact sur sa santé et celle de l’enfant qu’elle porte, pour le simple fait d’être Noire. Edit: Le protocole aurait pris fin récemment, mais difficile de trouver des sources récentes.

 

Compte tenu d’une industrie et d’une institution du care discriminante à l’égard des femmes noires, certaines mettent en place des solutions alternatives pour produire du care et alerter de ces réalités.

 

A suivre

 

 

*Citation d’Audre Lorde.

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