Afropéen : ni rejeter, ni s’y soustraire

Un des mots clés qui m’aient poussé à ouvrir mon blog était le mot “afropéen”, lu par hasard dans un roman de Léonora Miano. C’était il y a trois ans et personne n’avait ce mot à la bouche, on pouvait y voir seulement ses balbutiements dans une littérature afropéenne francophone et anglophone. En effet, la seconde fois où je me suis vraiment décidée à m’interroger sur ce terme, c’est avec le projet de Johny Pitt, Afropean. En trois ans, ce mot semblait déferler comme une vague sur les réseaux sociaux, au point que je me retrouve moi-même interroger aux côtés d’Eva Doumbia sur le sujet, elle qui avait mis en scène ce même livre de Léonora Miano que j’apprécie tant.

Avec ce mot, on a vu également “afrodescendante” se populariser, notamment avec de fortes personnalités comme Amandine Gay qui n’a cessé d’asseoir sa légitimité. Il aura également fallu trois ans pour que je me pose pour écrire sur le sujet, l’ayant maintes fois abordé à plusieurs reprises, sans le confronter à tout ce dont on accuse ce terme.

Je dis “accuse”, car les dominants sont friands de tous ces termes nouveaux pour nourrir soit leur exotisme à l’égard des Noirs d’Europe, soit pour s’en servir comme preuve d’une mauvaise intégration. Mais je ne devrais pas être surprise, vu qu’en France, se dire “femme noire” est un acte raciste en lui-même, car les couleurs ça n’existe pas. *toussote*

Bref. Puisque, encore une fois, ce n’est pas leur approbation que je recherche, ce n’est pas à eux que je veux m’adresser, mais davantage aux concerné-e-s sceptiques. Eh oui, ces mêmes concernés qui ne voient aucun problème à ce que “Black” soit une alternative”respectable”pour dissuader de tout racisme – sans que l’absence de “white”ou autre alternative ne soit questionner ; les mêmes qui utiliseront couramment “nègre de maison“sans se poser des questions; ou encore, les mêmes qui accepteront sans sourciller la nouveauté, les néologismes dès lors qu’ils serviront à dénigrer les communautés afros, et surtout les femmes, comme l’indémodable “Noirte“.

Ces derniers donc m’ont interessé par leur scepticisme soudain à l’égard des termes “afropéen”.

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I. “Pas légitime”, un rejet aléatoire

J’ai du mal à comprendre comment on peut aisément excuser, voire valider, l’emploi de tous les termes négrophobes et coloristes qui existent en haussant les épaules, et en disant “c’est dommage, mais c’est comme ça !” et mettre autant d’énergie à rejeter un mot qui questionne la place de ceux dont on ne parle jamais. Les sceptiques sont les premiers à rire du “Nos ancêtres, les gaulois”, mais l’idée de questionner une première proposition d’un terme semble d’office un sujet tabou.

De toutes les remarques critiquant le mot”Afropéen”, j’ai retenu celles-ci :

  • “Encore un nouveau mot comme nappy”: bizarrement,l’apparition de “noirte”ne dérange personne, mais bref.
    En somme, la question de la surabondance de néologismes, en elle-même, est légitime. C’est vrai qu’aujourd’hui entre “afropolitain”, “négropolitain”, “afro muppies” et j’en oublie, il est difficile de voir ce qui fait l’objet d’une “tendance”, perpétuant l’illusion ainsi d’un pays “post ère raciale super ouvert sur les questions raciales” (hahahaha), et ce qui fait l’objet d’une question sociale, politique et historique.
    Pour autant, rejeter sans connaître un terme défini par des concernés pour questionner les identités afros, c’est alimenter l’idée que les mots d’autrui pour nous définir, et ce depuis des siècles, sont plus légitimes que nos propres histoires et nos propres termes. On revient aux mêmes questions : qui parle ? qui raconte ? qui nous définit par tels termes ? Il serait peut-être temps qu’on cesse de rêver d’une réappropriation des termes et de nos récits, en continuant d’envier les communautés afro anglophones sans rien faire.
  • Moi, je ne suis pas afropéen/ne !” : et tant mieux pour vous ! “Afropéen” n’a jamais eu pour projet d’être une injonction pour toute personne noire née en Europe. De même, votre choix de ne pas vous y reconnaître ne va pas faire disparaître celleux qui, au contraire, s’y retrouvent. Dans la multitude de femmes noires qui m’entourent, chacune se ressent plus ou moins proche d’un terme, autre qu’afropéen, pour se définir.
  • “Encore un mot pour se distinguer des Africains !”: Mon préféré ! J’ai particulièrement entendu cette remarque de la part de panafricanistes et hoteps. Parler de la spécificité des Noirs d’Europe, culturellement, politiquement, et économiquement, serait forcément une manière de se dissocier de l’Afrique, des origines que l’on possède, etc. Ben voyons.
    Ce type discours est, pour moi, une composante de cet étau constant que les personnes noires nées en Europe retrouvent : pas assez Français/Allemands/Anglais/Européens pour les Blancs d’Europe, pas assez Africain pour les Noirs d’Afriques. Pour les derniers, il nous faudrait donc un certificat de négritude certifiée remise par l’Ordre de La Vraie Africanité. Je caricature mais, l’un dans l’autre, tout le monde se refuse à saisir les identités plurielles que suppose un métissage culturel pour ces communautés afropéennes. Pourtant, Frantz Fanon est l’un des intellectuels les plus influents à avoir questionné l’entre-deux dans lequel se retrouvent les Noirs d’Europe, notamment avec la place des Antilles Françaises. C’est, à mon sens, faire preuve de malhonnêteté intellectuelle que de mépriser ces questions et les personnes qu’elles impliquent puisque, historiquement, l’effacement même de ces problématiques dans les discours dominants provoque aujourd’hui un bouillonnement afro multiculturel dans toute l’Europe. Et celui-ci ne passe pas inaperçu.

II. Afropéanité, un bassin culturel en ébullition.

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Pour ce qui est de savoir d’où provient le terme “afropean”/afropéen,je vous laisse vous en remettre à l’ami Google, car l’objet de ce post n’est pas tant de répondre à un procès scientifique où “Oui ou non, le terme “afropéen”a-t-il raison d’exister ?”. Non, ce qui m’intéresse davantage, c’est de questionner très brièvement les différentes initiatives internationales qui, grâce à Internet, favorisent les échanges interculturelles.

En effet, si Johny Pitt a débuté cette première initiative d’aller à la rencontre d’autres afropéens, d’autres lui ont emboité le pas. On connaît depuis quelques mois déjà Cécile Emeke, jeune femme métisse britannique, qui a consacré ses mini-documentaires à la rencontre des personnes noires nées au Royaume-Uni et en France, mais aussi à la mise en avant de femmes noires poètes, ou encore une websérie fictive “Ackee and Saltfish”(ci-dessus).

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Côté allemand, Polyglot fait son entrée avec une héroïne noire allemande, que je n’ai pas encore visionné, mais très prometteuse aux vues des échos que j’en ai eu (ci-dessous).

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Et il ne s’agit ici que de quelques exemples, puisque d’autres initiatives politiques et médiatiques se sont mises en place, notamment avec l’apparition de Media Diversified, pour répondre à la xénophobie dans les médias, où les concernés n’ont jamais la parole. Ils offrent ainsi un discours alternatif dans la sphère médiatique sur les différents faits divers internationaux ou britanniques. Mais le journal ne s’arrête pas là, puisqu’ils ont publié l’année dernière Complicit No More, une compilation d’articles intersectionnels de femmes non-blanches, non-cis, etc, dont je vous parlais ici.  Ce que j’apprécie particulièrement avec cette plateforme, c’est aussi qu’elle laisse place à des témoignages documentés de concernés : on peut ainsi voir la vie d’une femme noire née en Allemagne ou en Suède, avec les micro et macro-agressions racistes que cela suppose; mais aussi celles de femmes musulmanes, entre autres.

En dehors de l’espace médiatique, on retrouve aussi de nouveaux collectifs, dont afroféministes tels que Ain’t I a Woman, fondé par l’allemande Ella Achola, et No Fly on the Wall, fondé par la britannique Siana Bangura. Ces plateformes offrent également des articles sur l’actualité et autres sujets généraux avec une perspective afroféministe.

Cette liste non-exhaustive de projets en cours ou bien avancés sur la question de l’afropéanité démontre, d’abord, que la mise en avant d’autres narrations s’est faite avec Internet, permettant ainsi un accès et une diffusion d’une information alternative, bien souvent filtré ou caricaturé par les médias dominants. Aussi, à l’exception de Johny Pitt et Samantha Asumadu (fondatrice de Media Diversified) qui avaient déjà une carrière de journaliste derrière eux, si je ne me trompe pas, la plupart de ces initiatives sont le résultat de beaucoup d’anonymes qui, par leur parcours et leurs expériences ont voulu rendre visible un contenu sensible aux problématiques afropéennes (ou multiculturelles en Europe). Ces initiatives sont donc à l’opposé d’un clivage identitaire qu’on leur prête, puisqu’elles favorisent une remise en question d’un imaginaire collectif où les minorités, quelles qu’elles soient, n’ont pas accès aux supports dominants pour faire entendre les oppressions dont elles sont victimes ou le quotidien qu’elles rencontrent. Mais bon, paraît que c’est du communautarisme, et cay le mâââl.

III. Afropéen, dans le temps et dans l’espace.

En dehors ces quelques marqueurs culturels et géographiques, j’aime penser que l’Afropéanité offre également un espace de rencontres entre les communautés afro francophones par exemple, déjà dans le but d’échanger sur nos expériences communes, mais aussi avec cette nécessité de sortir d’un immobilisme où nous nous contentons de contempler et de consommer ce qui se fait du côté afro-américain. Ce n’est pas tant une critique – je suis la première à trouver pas mal de sources de ce côté là -, étant donné l’absence ou la restriction des références afro-francophones dont on dispose, mais bien une suggestion de ne pas rester figer, au risque de rencontrer les limites de ce parallèle entre nos voisins outre-atlantique et nos propres expériences en Europe.

Qu’il s’agisse des Antilles françaises, du métissage culturel ou racial des communautés afro en France, ou encore de la place faite entre origines, bagages culturels, et nationalité, au sein de ces mêmes identités, les approches sont multiples. Et comme d’habitude, il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur le sujet. Le fait est que cette nouvelle notion n’est pas, comme certains voudraient le prétendre, une échappatoire pour rejeter ce qui existe déjà, ni choisir un camps quelconque rejetant soit nos origines soit notre vécu.

Le seul refus qui subsiste est ce refus de se soustraire à un clivage perpétuel où les identités de ces communautés ne seraient pas plurielles, ne serait-ce que par leur histoire, leur quotidien, et les questions de leur futur. Pour cela, il faudrait déjà cesser de concevoir “un retour aux sources” comme l’ultime fin de toute personne noire comme pour l’ancrer dans un “déterminisme noir”, enfin le percevoir comme le début d’une réflexion sur la et les identité(s), une réflexion à la fois personnelle et politique.

 

 

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