Réflexion 4:"Tu fais la différence entre un Noir et Blanc ? Tu es pitoyable"

 

J’ai lu ceci lors de mes pérégrinations sur Twitter, alors qu’un Internaute sortait l’artillerie de l’ami caution « J’ai un ami […] et des amies[…] et je m’en fous, on est tous pareils, on est tous humains.  » « Alors quoi, tu fais la différence entre un Noir et un Blanc ? Tu es pitoyable ». Parmi les interlocuteurs, il y avait mon amie, noire en l’occurence.

A l’heure d’un climat xénophobe à  son comble, il y en a encore qui persistent dans un déni du racisme, tout en s’assurant d’avoir bonne conscience. Ici, alors que mon amie soulignait à cet individu ses propos stigmatisants, il a voulu renverser la situation à coup de « Nous sommes tous humains » et à base de colorblind « je ne vois pas les couleurs ». Mais l’ironie est telle qu’il essaye d’inverser les rôles entre lui et ceux qui pourraient dénoncer le racisme.

Encore ce matin, sous un article ayant parlant d’une élite noire, j’ai lu un commentaire qui disait la chose suivante :

« Pourquoi « bravo à eux »? La république est indivisible et j’aime croire qu’ils n’ont pas réussi du fait de leur couleur de peau ».


J’ai dû relire deux ou trois fois le commentaire, perplexe. Être blanc justifie-t-il nécessairement de manquer de lucidité sur les inégalités raciales ? Peut-on être aussi aveugle pour ignorer que la réussite de cette « élite noire » était ponctuée d’un « malgré leur couleur de peau » ?  Que la République et sa devise d‘égalité, fraternité et liberté ne sont pas un patch à l’anti-racisme et aux oppressions diverses ? Faut-il être concerné(e) pour comprendre la campagne « Arrêtez d’être » ?

Si proche de l’absurde , et pourtant le colorblind demeure construit. J’ai essayé de comprendre, d’émettre quelques hypothèses sur ce colorblind qui sous-tend d’autres idéaux visant à nier le racisme.

Le colorblind est le symptôme d’un racisme politiquement correct: celui de surface, de la télé, du buzz. Il est bon de ne pas voir les couleurs, d’inclure les personnes non-blanches dans une transparence telle qu’elle nous mettrait tous à égalité. Un peu comme la logique de l’uniforme, un regard qui ne verrait pas les couleurs de son entourage permettrait « de les voir pour ce qu’ils sont« . En ce sens, il y aurait une distinction entre la couleur de peau et leur identité, leur personnalité :. La couleur serait donc le facteur dérangeant, dont l’effacement serait nécessaire pour être tolérant.

Ce colorblind alimente ce même idéal d’ère post-raciale. Par exemple, lorsque j’ai tapé « colorblind » dans le moteur de recherche de Tumblr, je suis tombée sur une succession de couples métisses. Il y a cet idéal vaporeux qui persiste à croire que la solution au racisme est dans l’effacement de chacun. Le colorblind serait donc cette faculté à accepter et tolérer ce que l’on ne voit pas. Intéressant, comme concept.

D’où vient ce mythe de la transparence ? Indubitablement,  je tends à penser que le colorblind suit la logique de la blanchité : c’est à dire qu’être blanc est une norme, une valeur dominante que l’on nous a appris à élire comme couleur de peau neutre. On le voit notamment dans la presse avec la précision ethnique quand il s’agit d’un non-blanc, au point qu’un « d’origine noire » soit tombée le mois dernier. Le colorblind, ce serait donc effacer les non-blancs et les stigmatisations qui leurs sont liées pour les inclure dans cette neutralité.

 

Sauf que le seul bénéficiaire de ce colorblind est celui qui a le privilège de le pratiquer. J’existe, je subis des discriminations liées au fait que je sois une femme noire mais, par confort, il choisit d’ignorer ma couleur de peau et de ne pas entendre mon expérience. Je ne bénéficierai jamais de cet effacement qu’il m’appose, ni de la neutralité dont il bénéficie en tant que personne blanche. En somme, je ne bénéficierai jamais du privilège blanc mais serait toujours l’objet de sa perception :  en choisissant de voir ce qu’il veut bien voir de moi (cf: « Mais toi, c’est différent« ), ce ne sera qu’un énième déni de ce que je suis. Le colorblind invisibilise donc l’expérience des non-blancs en faveur de sa bonne conscience.

Donc, pendant que ces personnes choisissent de ne pas voir ma couleur, le racisme et ses institutions, ses entreprises, ses gouvernements, sa police, eux, le font pour eux. Sachant que ceux qui pratiquent le colorblind refusent de voir, ils valident et assurent le racisme en toute impunité (c’est un peu la logique du : « Qui ne dit mot consent », et bien que certains arriveront ici pour témoigner de leurs bonnes volontés, cela n’empêche pas les faits).

Ainsi, le colorblind poussé à son paroxysme placerait le racisme dans le fait de dénoncer les différences de couleurs de peau, et non plus les inégalités qui en découlent. On est dans l’absurdité suprême, et en même temps, dans un déni protecteur pour le privilégié : ne pas parler de races,  c’est ne pas parler de racisme, et donc ne pas parler du problème social auquel on participe. Il n’y a pas à dire, le racisme a de beaux jours devant lui…

Au « Je ne suis pas que ma couleur », ceux qui pratiquent le colorblind choisissent d’entendre « je ne suis pas une couleur« , allégeant ainsi leur conscience et remplissant leur quotat de tolérance selon leur point de vue et leurs critères(on est dans l’égocentrisme pur et dur, quand même), pour pratiquer un effacement charitable des couleurs de peaux autour d’eux.

Alors je vous le demande : comment accepte-t-on ce que l’on refuse de voir ?

«  »Je ne vois pas la race. Je suis une personne bien. »
TRADUCTION :
Je vais utiliser ma place de privilégié pour réfuter et nier les souffrances de ceux qui n’ont pas le privilège blanc, et parallèlement effacer leur histoire personnelle et culturelle ».

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